Abraham Moles n'est pas un personnage public, il en est l'opposé. Le public s'intéresse à l'amplification et au renouvellement de ce qu'il connaît déjà, et les perspectives nouvelles ne doivent pas être trop nouvelles si elles veulent accéder à la société et «plaire». Moles, au contraire, crée l'idée, la développe dans ses applications, et en élabore une autre au moment où la première commence sa vie publique. La répéter ne l'intéresse guère : elle est écrite, au lecteur de la découvrir. Pour voir Moles, il faut le vouloir. Il fréquente fort peu les vernissages de la capitale, et moins encore les manifestations officielles. Pour le rencontrer, il faut aller à Strasbourg, ou à Mexico. Pour le lire, il faut acheter ses livres, et ce n'est pas toujours facile même si quelques-uns d'entre eux (Sociodynamique de la culture, Encyclopédie des communications... ) ont été diffusés, dans une grande variété de langues et dans de multiples pays, en centaines de milliers d'exemplaires.
Marginalisé du public français, sans en être totalement coupé, car ses livres et ses enseignements ont une influence sur beaucoup, qui le reconnaissent, - et quelques-uns, qui ne le reconnaissent pas -, Moles attend de son lecteur ou de son auditeur - et il le dit -, que celui-ci fasse un effort pour le lire ou pour l'entendre, un effort minimum d'attention, un investissement. Sans nier l'importance et la puissance de la mode ou de l'actualité, il ne leur porte aucune sympathie et compose avec les media plutôt qu'il ne cherche à s'imposer à eux : «Si les gens du monde veulent me voir, je suis à leur disposition...»
C'est un auteur dont les livres sont perpétuellement épuisés, souvent xérographiés à d'innombrables exemplaires, souvent dérobés dans les bibliothèques et jamais revendus chez les bouquinistes. Aussi son influence a-t-elle, presque toujours, été à long terme, car elle est basée sur la lecture laborieuse, crayon en main plus que sur la célèbre formule du succès parisien : «J'en ai entendu parler, je l'ai acheté, je ne l'ai pas encore lu, mais c'est remarquable» (!).
De même on voit la résurgence, quelquefois des dizaines d'années après, de telle thèse ou formule de Moles qui apparaît tardivement, comme ayant eu une influence profonde sur l'esprit de quelques-uns. Par exemple, l'idée que la communication est un mur, au moment où tout le monde parlait du village global, l'idée que la société est déjà câblée au moment où les firmes de radiodiffusion imaginaient de façon chimérique un vertigineux câblage global de tous les foyers du monde pour leur distribuer le cinéma à domicile, et où personne ne pensait à exploiter ce câble téléphonique qui irrigue tous les foyers, même avec ses imperfections. Par exemple, la télévision à haute fidélité (HTDV) pour laquelle Moles a bataillé conceptuellement dans tous ses articles sur les media au nom de la qualité sensorielle de l'image, pour la prégnance et l'exactitude de laquelle il porte le respect d'un protagoniste de la théorie de la forme.
Le refus de l'actuel, car prendre position sur ce qui est actuel, requiert un temps de réflexion et d'examen qui fait que ce n'est plus actuel au moment où l'information acquiert un peu de pertinence. Son dédain de l'actuel adopte volontiers la formule de Goethe selon laquelle il n'est sage de lire les journaux qu'un mois après leur parution ; l'actuel est superficiel car, si cultivé que je sois, je n'ai jamais à ma disposition les éléments d'un jugement critique. D'où une très grande distanciation vis-à-vis du politique et de tout ce qu'il est convenu d'appeler «engagement politique» où Moles voit la force d'entraînement de la foule, l'expression de bons sentiments mal fondés et le mirage des apparences. C'est la dictature de quelques-uns ([es activistes qui rédigent les pétitions) sur tous les suiveurs (qui signent avant d'avoir lu, car ils n'ont pas le temps). Moles n'a jamais adhéré à aucun parti politique, jamais voté, et jamais signé de pétition dans sa vie, mais il a dû en payer le prix social : se trouver rejeté par tous les clans, et plus simplement par tous les courants d'opinion.
Il a un respect modéré pour le succès, sans dédaigner sa force sociale et sa désirabilité, avec tarit ce qu'il apporte d'impact, de facilités et de crédit (dans tous les sens du mot), il en marque les contraintes, la prise en charge des rapports sociaux qu'il exige, et celles entre autres d'être disponible à l'actuel, de futiliser son temps, d'accepter les puissants du jour pour devenir le puissant de demain matin : il estime que ce prix est trop élevé. Dans cet ordre d'idées, il va de soi qu'il n'a aucun respect pour les décorations, et qu'il a en particulier une allergie profonde pour celles qui viennent du pays même où il était censé exercer une action (qui doit être reconnue en tant que telle) car il pense que ce pays doit lui distribuer des moyens avant de lui proposer des décorations.
Une attitude vis-à-vis de l'objet et de sa mesure
Considéré par des journalistes - superficiels ou intentionnels ? - comme un maniaque de la quantité («l'homme aux diagrammes entre les dents»), les quelques philosophes qui se sont donnés la peine de regarder de près la formulation de sa pensée, saisissent mieux une affirmation glissée entre les lignes : «la mesure» est la manière la plus facile pour se distancer du phénomène qu'on veut étudier, une affirmation donc de neutralité axiologique, dans laquelle le résultat de la mesure est peut-être moins important que le fait d'une «importance relative» inscrite à l'intérieur même du langage (ainsi : «pas du tout, un peu, beaucoup, passionnément, est une échelle de mesure à quatre degrés»), et que l'effort de cerner le phénomène dans ses dimensions propres.
La stratégie qu'il suggère à ses étudiants consiste à appliquer 1'«algorithme de la mesure», - la quantification des aspects des choses -, à tous les concepts ou perceptions auxquels jusqu'à présent, pour une quelconque raison, on ne les a pas appliqués - serait-ce pour montrer qu'elle est absurde -, et, par contraste, de tenir en suspicion, de regarder d'un il critique, le flot des chiffres qui occupent la majeure partie des articles scientifiques, en se demandant s'ils ont une signification effective vis-à-vis de la chose étudiée, ou s'ils seraient les échafaudages laborieux d'une pensée trop fragile, s'ils ne seraient pas, en fin de compte, l'expression d'une quantophrénie comme le suggère Sorokin, ou d'une sorte de «kitsch scientifique» dans lequel les apparences de la science sont prises pour la science elle-même. Dénoncer le kitsch scientifique est une volonté constante chez Moles : le procédé qu'il emploie le plus fréquemment est l'ironie, l'emphase ou le pédantisme aussi délibérés qu'artificiels.
D'un itinéraire dans un labyrinthe à un réseau maillé dans un champ de connaissances
Toute une part des travaux de Moles est inspirée de la théorie des labyrinthes, archétypes de l'espace contraint, où la mobilité de l'être, sa liberté, est proportionnelle à sa capacité de comprendre le labyrinthe et d'en saisir la rigidité des murs : comme le disent les marxistes avec Paul Valéry, «la liberté, c'est la conscience des contraintes» et le jeu avec ces contraintes ; nous ne vainquons les lois de la Nature qu'en y obéissant.
Le monde comme labyrinthe est par exemple une des images les plus fréquemment proposée par Moles dans son analyse de la pensée scientifique, quand il oppose l'édifice vertigineux de la science achevée à chaque instant à ce qu'il appelle le «mur des livres», et le plan de la science «en train de se faire», où l'image d'un rat errant dans un labyrinthe complexe de corridors et de murs, souligne l'aléatoire, l'incertain, les retours et les hésitations de l'esprit dont le champ mental est limité, et qui à chaque instant se heurte au mur de ce qu'il voit comme provisoirement impossible, quitte à l'accepter demain comme possible après un nouvel examen.
Que faire quand on est dans un labyrinthe ? Deux stratégies principales nous y sont proposées :
- l'une, c'est de continuer à en explorer les couloirs, les débouchés et les séquences, parvenant d'autant plus loin du point de départ que notre intelligence nous donne une meilleure maîtrise du plan des labyrinthes, de l'ordonnancement de ses couloirs et de ses murs, comme de la distance parcourue ;
- l'autre, c'est de s'insurger contre l'existence même de ces murs, de les percer pour traverser en ligne droite la complexité des allées et corridors, avec une intuition forte du but et de la direction. Et certes, les murs sont durs et impénétrables. Doit-on admettre pourtant que certains intellectuels procèdent par effraction et soumettre aux normes de la «raison commune» les écarts de la raison individuelle ? Ils percent de nouvelles voies à travers les murs, qui constitueront pour ceux qui les ont franchis, de nouveaux couloirs d'accès à des buts, et ceux-ci, à leur tour en établiront d'autre, etc.
La société, la connaissance, seraient-elles des labyrinthes situés dans cet espace imaginaire dont Moles reprend l'idée de Lewin, mais aussi de Kafka ? Sa thèse est, qu'en tout cas, notre société y ressemble de plus en plus et que le «sentiment labyrinthique», celui de se perdre, puis de se retrouver dans un dédale, est un sentiment intuitif à l'homme de notre temps. A l'image que le monde ancien proposait d'un espace vide, où l'on va où l'on veut, se substitue l'image d'un réseau de couloirs où l'être n'ira où il veut que dans la mesure où il est capable de dominer la complexité des chemins qui lui sont proposés, en tout cas, qui lui sont laissés ouverts. Ainsi faut-il explorer le labyrinthe, de gré ou de force ; soyons comme le suggérait Pareto, les renards du labyrinthe, et non pas les lions du désert.
Mais ce labyrinthe à son tour, quel est-il ? Quelle est la topologie de la liberté ? Savoir où sont les murs, saisir l'impénétrabilité de parois qui sont quelquefois invisibles mais toujours présentes, ce serait réconcilier l'être avec la nouvelle forme de sa liberté dans une société, un «système social» qui exerce sa constante pression de conformité sur l'être.
Dans le monde de la connaissance, la contrainte logique se propose bien, dans son essence, comme une barrière, comme un mur. C'est l'ensemble de ces murs, qu'ils soient apparents ou réels, qui détermine notre mobilité dans le champ des possibles et des impossibles. Comment y circuler ? C'est la stratégie de la découverte et il existe des «doctrines stratégiques» : il faut donc les étudier. C'est ce que Moles a appelé «méthodologie heuristique».
Quand on parcourt un itinéraire, on apprend à maîtriser peu à peu la géographie du territoire. Dans la plupart des labyrinthes on découvre des plus courts chemins, des court-circuits et des voies rapides, c'est l'exercice même de la pensée qui permet de les prendre en compte. Le trajet unique et privilégié se transforme peu à peu en ce que les topologistes appellent un «réseau maillé» où l'on peut aller de tout lieu d'origine à tout lieu d'arrivée par une multiplicité - voire une infinité - de trajectoires : le monde n'offre pas qu'une solution à l'homme, il en offre plusieurs, de la plus facile à la plus difficile, de la plus évidente à la plus cachée, du hasard à la nécessité. La culture scientifique - voire la culture tout court -, c'est très précisément la capacité de découvrir ce maillage du monde des apparences, celui du monde phénoménal, et de savoir en faire usage pour nos propres buts.
Or, il y a une autre stratégie. Au lieu de suivre des voies établies pour parvenir à des buts nouveaux, dans quelle mesure peut-on - ou doit-on - créer de nouvelles voies en brisant, en perçant les murs des labyrinthes ? N'y a-t-il que des barrières infranchissables, ou des barrières qui ne sont que le produit provisoire de notre ignorance (inconnaissable) ou de notre manque de volonté ? Dans quelle mesure celui qui en suit les couloirs, peut-il modifier la topologie même du labyrinthe ? Peut-on changer les règles du jeu ?
Tel serait le véritable propos d'un intellectuel «engagé» qui veut transformer le monde et non pas simplement l'étudier.
Appliquer les méthodes des sciences de la Nature (physique, chimie) aux domaines des sciences humaines
Réfléchir sur l'analogie et les conséquences heuristiques de cette analogie, a été une des démarches les plus constantes de Moles. Il remarque par exemple qu'en «sociométrie» dont il appris les principes de son fondateur Moreno, le sens même du «sociogramme» est d'examiner les formes d'assemblage entre des individus qui ont des capacités différentes d'association les uns aux autres et qu'il est légitime de regarder ces individus comme des «atomes sociaux» qui se groupent, constituant des formes moléculaires définissables, que, par analogie, on appellera volontiers «molécules sociales». D'où son idée que «la sociométrie est une chimie sociale», une idée qu'il a énoncée dès 1957 et qui fut riche de conséquences dans les travaux d'application qu'il en fit avec une firme allemande pour la création des «grands bureaux», - ce qu'on appelle maintenant les «bureaux paysagers».
Appliquant aux sciences des groupes humains (management, groupes de recherche ou de créativité, entreprises) cette notion de «molécule» ou de groupement organisé issu d'une masse amorphe à partir d'affinités de liaisons selon un processus qui utilise beaucoup de temps, il est conduit naturellement à se demander si les lois de la cinétique chimique, en particulier la plus simple d'entre elles, la loi d'action de masse, ne s'appliqueraient pas aussi bien dans les groupes sociaux que dans les masses d'atomes en interaction «chimique». C'est ce qu'il a vérifié dans certaines des recherches menées dans un Groupe qu'il avait activement contribué à créer : le Centre de Recherches de Méthodologie appliquée, réalisé pour le Centre National d'organisation Française, et patronné par Gaston Berger, le fondateur de la Prospective.
Ainsi voit-on d'un parallélisme naître une analogie, qui mûrit et se concrétise, pour donner lieu à un caractère prédictif dans les groupes humains.
C'est bien ici une ligne de courant de la pensée de Moles qui devient une véritable méthode : expliciter les analogies qui existent entre l'être humain comme élément constructif minimal du social, et les propriétés quasi-physiques d'un être se mouvant dans le monde, dont la théorie atomique a fait si large usage.
Ainsi encore, Moles indique-t-il que si la psychologie sociale est une science intrinsèque et autonome, celle des rapports avec un environnement où se trouvent d'autres hommes, c'est qu'elle est bâtie sur tous les faits «résiduels» émergeant entre l'homme et son milieu, tous ceux dont une simple structure mécanique de l'être humain ne peut rendre compte. Or l'être occupe de la place dans l'espace, il est un matériau quasi-incompressible, mais étend autour de lui une espèce de sphère du «noli me tangere» qu'on pourrait appeler «sphère de protection» et que Moles a appelé «sphère phénoménologique» ou «zone tampon» qu'il a défini dans ses premières recherches sur la psychologie de l'espace dès 1966, antérieurement (et indépendamment), aux études proposées par Hall aux États-Unis.
En fait, dit Moles, la psychologie sociale commence là où la dynamique des écoulements granulaires finit. Avant de faire une psychologie des transports en commun, le psychologue social se doit, - il doit à la correction de sa pensée -, de prendre en compte toutes les propriétés physiques et mécaniques des rapports humains qui s'expliquent tout simplement par la notion d'une bille, - d'un atome -, mobile, entrant en interaction avec d'autres. Il remarque que dans les lieux étroits, les portes et les corridors, les rapprochements des «sphères personnelles» entraînent statistiquement l'interaction nécessaire des êtres les uns avec les autres en créant la nécessité de «rites d'interaction» dont le chercheur en sciences sociales devra rendre compte, mais dont l'existence même est déterminée par la situation en un lieu étroit (passer par la porte) ; ce serait donc là l'un des lieux privilégiés de la psychologie sociale dans l'espace et l'on doit rechercher, avant d'entamer une considération sur les modes spécifiques des rapports entre les humains, la nature et les caractéristiques des lieux étroits où se situent ces rapports.
Il puise dans la cristallographie et l'étude de la matière ce concept, si simple et si fondamental, des rapports entre l'ordre proche : un élément influence son voisin, et l'ordre lointain : il y a une règle générale de structure qui, en régissant les phénomènes à grande échelle, ne dit, en principe, rien sur les relations quasi-aléatoires que peuvent entretenir deux voisins. Il fait une application méthodique de cette distinction aux éléments de caractère social ou aux mots qu'étudie le langage, enfin aux actions humaines qu'il voit composées de séquences «d'actomes» : c'est l'un des éléments de la théorie des actes qu'il a créée vers 1975 où il introduit la distinction entre l'«implication» : tel acte en «appelle» statistiquement un autre pour le suivre, et l'«intrication» : les chaînes qui constituent les actions comportent des règles constantes dans l'évolution de leurs éléments (notion de «but» par exemple).
C'est, toujours, souligner, et surtout appliquer, le parallélisme entre des phénomènes bien connus de la Nature, tels que ce décalage qui intervient entre les effets et les causes (les physiciens l'appellent «hysteresis»), et le même processus de décalage, effets et causes qui se manifeste dans les administrations ou les entreprises quand l'appréciation qu'un supérieur porte sur le travail d'un subordonné doit être relié aux efforts qu'effectue ce dernier. Ici, expliciter une analogie, la développer, la comprendre, tirer de la forme plus développée qu'elle a prise dans les sciences dures des hypothèses pour les appliquer à la forme la moins développée, vérifier ces hypothèses, est bien une méthode très générale.
Exploiter systématiquement la notion entrevue de façon confuse par Kurt Lewin de champ des valeurs, et de l'idée que l'individu se fait de sa position par rapport aux valeurs dispersées dans ce champ, de son rapprochement ou de son éloignement, a été une source très riche d'inspiration à l'École de Psychologie que Moles a fondée à Strasbourg. C'est une idée que le mathématicien considère comme une partie importante et quasi-intuitive de sa connaissance, mais pour laquelle il fournit aux utilisateurs des mathématiques une série d'instruments (sources, puits, champs dérivés d'un potentiel, vecteurs, etc.), qu'il est loisible à ceux-ci d'utiliser.
Moles reprend et critique l'analyse faite par les économistes de la notion de «prix» comme un coefficient quasi-universel attaché aux choses et, sur la base de l'analyse micropsychologique, propose de considérer, pour apprécier la valeur des choses et des actes, une «grandeur vectorielle», Celle-ci est un ensemble de termes, qu'il appelle «coût généralisé» éléments indépendants de la valeur et qui se composent pour faire agir ou réagir l'individu. C'est très précisément l'idée d'un vecteur avec ses composantes. Cette idée, élémentaire chez toute personne possédant un peu de culture mathématique, exige qu'on apprenne à s'en servir : c'est bien là son propos, et celui dans lequel il a entraîné plusieurs de ses chercheurs. Dans toute sa tâche d'enseignement en sciences sociales, il a requis de ses étudiants une connaissance effective de la terminologie et des bases des mathématiques, se distinguant de fait de la plupart des enseignants en sciences sociales qui, tout en acceptant la nécessité de cette connaissance, ne se sont guère préoccupés de la mettre en pratique, ou se sont déchargés de cette tâche sur des mathématiciens professionnels sans contrôler l'usage effectif que les jeunes étudiants pouvaient, et devaient en faire.
Beaucoup de ceux-ci ont noté chez lui une sorte de volonté - ou en tout cas de censure interne - de ne critiquer un concept, une image, une institution, une théorie, que dans la mesure où il est prêt - ou se croit prêt - à proposer pour ceux-ci une alternative, une autre doctrine, une autre voie. Il exprime ceci dans la vie courante en disant : «Avez-vous autre chose à proposer ? Beaucoup de choses sont vraies tant qu'on n'a pas démontré le contraire», reprenant chez Bachdard l'idée que «la science n'est que la rectification d'une longue suite d'erreurs», et que précisément, la rectification étant une démarche active, il est donc de meilleure stratégie d'accepter provisoirement ce qui a été dit dans la mesure où l'on n'a ni le temps ni le moyen de le réfuter (morale scientifique provisoire).
Deux façons de traiter le réel
Du point de vue d'une psychologie des rapports entre l'être humain et son environnement, Moles remarque, dans la ligne des psychophysiologistes et de théoriciens du langage comme Osgood, que le temps disponible pour «traiter l'information» qui nous vient de cet environnement, agit de façon essentielle sur le mode même de traitement de celle-ci. «Il faut du temps pour penser», et si nous n'en avons pas, le fonctionnement de notre cerveau est tout différent.
Dans les temps courts, - et les analystes des connotations ont fait large usage de cette remarque -, nous réagissons d'une façon très sommaire, très superficielle, - au sens propre du mot «instinctive» - vis-à-vis de l'environnement : la connotation, les réactions émotionnel les ont pour vertu d'être rapides et correspondent à une élaboration extrêmement sommaire de valeurs à court terme, «c'est bon pour moi ou c'est mauvais pour moi ?», «c'est beaucoup ou c'est peu...»). Au contraire, ce n'est que dans les délais longs, quand nous avons du temps pour réfléchir «à loisir», que nous faisons émerger ces «produits de luxe» du cerveau que sont la raison, la déduction, l'analyse, la logique, voire la mathématique et le raisonnement analytique.
D'où un conflit permanent entre ces deux aspects de l'environnement. Celui qui est saisi au premier coup d'il dans une impression, sur lequel sont portés les jugements de valeurs immédiats, et celui qui est saisi dans l'intégration analytique d'un «cerveau de luxe» qui ne représente qu'une très faible partie des messages que nous avons à traiter. Science et raison ne sont que de toutes petites parties de la vie mentale, que cela nous plaise ou non, elles sont des produits de luxe, et c'est peut-être pour cela qu'elles ont d'autant plus de valeur.
Pour saisir ce mécanisme, il serait alors inadéquat et futile de proclamer les droits de la Raison, par exemple, ceux de la pensée scientifique, dans la vie de tous les jours. Il est plus sage, plus proche des faits, en tout cas pour le psychologue social sinon pour le moraliste, d'épouser les mouvements de l'esprit dans son immédiateté. Nous devons faire effort pour restituer au perçu ses droits dans les comportements humains avant de combattre les illusions de la perception : il y a là un double mouvement que les sciences humaines ont généralement négligé, C'est la phénoménologie, plutôt au sens de Hegel de la science des phénomènes, qu'au sens de Husserl et de Heidegger, qui permet de restituer à l'épistémologie les mouvements successifs du perçu, puis de la rationalité, avant de les expliquer. Moles indique, et énonçait déjà dans un de ses premiers livres, La création scientifique l'idée d'infralogiques, de régularité dans la démarche du «logos», qui sont des sortes de «logique faible» des apparences, mais qui jouent un rôle fondamental dans la perception ; il y a une «science du perçu», même si elle est «vague». Il en a montré les innombrables applications en rhétorique publicitaire, dans la longue collaboration qu'il a eue avec ces agents d'une rhétorique appliquée que sont les agences de publicité i il les considère volontiers comme des usines en émotion et des enseignants en valeurs. En cela il se départit largement de la majorité des philosophes et des psychologues du monde académique qui n'affirment que du bout des lèvres une liaison entre Université et Industrie, à laquelle ils ne veulent croire que de loin.
L'extinction de l'humanisme dans la culture technologique
Doit-on, pour parvenir à l'homme en soi, passer à travers l'humanisme, comme le disait l'un de ses commentateurs (Flusser) ? Ce serait certainement la position de Moles qui a affirmé plusieurs fois dans ses écrits que l'humanisme n'a été qu'une étape du développement culturel occidental : qu'en ouvrant la porte au libre examen, il a servi à ouvrir la porte à la pensée scientifique, mais que le triomphe éclatant de celle-ci l'a conduite à éliminer - entre autres à travers la civilisation technologique - ce qui lui avait donné naissance : la vieille idée platonicienne que «l'homme est la mesure de toute chose», formule qu'il cite souvent de façon ironique en disant : «il est la mesure de toutes choses, excepté de lui-même», une formule très existentialiste.
Du temps où il travaillait à Ulm, dans la célèbre École qui fut le nouveau Bauhaus d'après la guerre, qui a contribué au design des formes d'un grand nombre des produits industriels, la même attitude de remise en cause des valeurs reçues, l'avait conduit à une analyse socioesthétique du décor quotidien. A travers ses séminaires, il avait réfléchi sur la disparité des cultures en Allemagne qui avait été à l'origine du premier mouvement du Bauhaus : le contraste éclatant entre la rigueur fonctionnelle de la «kalte Kunst» et la frénésie quasi-baroque du décor de l'environnement bourgeois où le Bauhaus est né à Weimar ; cette surcharge ornementale qui s'appelait déjà en Allemagne le kitsch, avec tous ses produits.
Certes on peut interpréter la rigueur fonctionnaliste comme une révolte des fils contre les pères, soit dans les mouvements parallèles de l'expressionnisme, soit dans ceux où la fonction est la règle qui évite que des entités esthétiques bourgeonnent sur l'objet, alors que la simple beauté est «donnée en plus» (Gropius). Moles accepte volontiers cette genèse du fonctionnalisme : le mouvement du Bauhaus et son successeur, l'École d'Ulm, apparaît alors comme un produit alternatif du «siècle 1900». Mais Moles a cherché dans le kitsch les sources profondes d'un mécanisme socioculturel dont il s'est attaché à montrer l'universalité dans toute société de la copie à bon marché. Dans un de ses cours publics en France, puis dans ses livres, il a imposé le mot aux Français qui l'ignoraient - à peu prés -, et il considère que l'ensemble de ce travail d'analyse poursuivi entre 1965 et 1980 sur ce qu'il appelle ironiquement l'art du bonheur ou l'art sans larmes, est une intéressante vérification de la fameuse hypothèse de Sapir Whorff selon laquelle les mots du langage reflètent l'existence même des concepts dont on se sert, une interprétation reprise par Wittgenstein.
Le terme de kitsch est devenu une mode, de multiples ouvrages ont été publiés depuis, et la France a découvert son kitsch, alors que l'Allemagne avait le sien depuis un siècle. En fait, toutes les civilisations de la consommation possèdent leur kitsch ; il est passionnant d'en faire le répertoire, et beaucoup s'y emploient depuis. Plus encore, c'est un mouvement universel de subversion culturelle qui suit la production industrielle à bon marché, qui enseigne le vrai à travers le faux («le vrai n'est que l'asymptote du faux»). Son existence universelle met en cause la notion même d'«oeuvre d'art», et surtout de chef-d'oeuvre, puisque, comme le montre la théorie du cycle socioculturel, les oeuvres d'art ne sont que des réservoirs d'originalité, provisoires. Toutes les uvres célèbres du passé sont nécessairement destinées à dissoudre leur originalité dans le Kitsch universel, ce qui implique, fait remarquer Moles, le besoin social de leur remplacement perpétuel par d'autres uvres, qui suivront exactement le même processus.
Ainsi l'important ouvrage - traduit en quatorze langues - qu'il avait écrit vers 1960 : Sociodynamique de la culture, comme une des premières applications des modèles cybernétiques aux sciences sociales, dans lequel il décrivait le «cycle de la culture» tout comme un bioécologiste décrirait le cycle de l'azote ou du gaz carbonique dans la nature - un livre qu'il avait rédigé comme conseiller du service des audiences de la Radiodiffusion -, ce livre se trouve, et c'est l'une des satisfactions légitimes que peut avoir un intellectuel, transformé d'abord en outil de travail pour l'analyse de cette entité vague qu'on désigne sous le nom de Culture, puis comme un des éléments d'une recherche sur l'évolution de l'an et de ses produits. C'est une recherche que Moles connaît bien, car il a fait longtemps partie du mouvement artistique parisien aux époques combatives de 1960 où les artistes jouaient véritablement avec le public. Il réalise encore de temps en temps, ce travail à la fois littéraire et philosophique qu'est la critique d'art, pour des artistes dont il pense qu'à un certain titre l'uvre prête à réflexion et qu'elle a une valeur dans l'évolution.
Ainsi, ce que révèle l'étude de la pensée d'un intellectuel en marge, mal connu plutôt que peu connu, à travers la diversité de ses multiples cultures, - où les sciences du solide et du vrai (?), les sciences «de la nature», s'étant infléchies vers les «sciences de l'imprécis» (titre de son prochain ouvrage), encore c'est une cohérence interne de l'esprit créateur, qui fait un usage spontané et vivant des mêmes outils intellectuels dans des domaines différents, et d'outils différents dans un même domaine.