ABRAHAM MOLES


ET LA COMMUNICATION

 

Par Michel Mathien



Algèbre philosophique.Former une équation où l’homme ne s’annule pas.
Jean Rostand.

 

La Communication sans limites ?

Moles avait fait de la communication le fil conducteur de la plupart de ses travaux quand bien même celle-ci n’était pas traitée en tant que telle. À un titre où à un autre, elle émerge dans les ouvrages qui ne traitent pas directement de cet objet de science, que ce soit dans le domaine de la pure physique ou celui de la perception esthétique. La question était de savoir si tout était communication et si toutes les approches des rapports de l’individu et de la Société devaient se résoudre dans une problématique unique, celle de la communication. Elle a longtemps été posée dans cette dimension globale en dehors de la pensée de Moles et dans beaucoup d’autres enceintes.

Le fait que Moles ait ajouté le mot communication à l’Institut de Psychologie sociale de Strasbourg pour l’appeler Institut de Psychologie sociale des Communications souligne déjà bien la réalité d’un débat qu’il n’a pas clos de lui-même, celui de savoir si, oui ou non, une telle psychologie est possible sans l’appréhension de l’ensemble des processus de la communication humaine, sans ou avec les outils de formation et de communication, tant sur le plan de l’analyse des groupes, des organisations que des réseaux relationnels, télécommunicationnels ou médiatiques. Pour Moles, la réponse semblait claire : l’évolution de la psychologie sociale impliquait une diversification effective des regards ou observations autour de la communication. Sur un autre plan, pouvait-on envisager, sans perdre du crédit ou sans se perdre non plus soi-même dans une démarche scientifique disproportionnée, que tout est communication ? La question est restée posée avec le dernier ouvrage explicite de Moles sur le sujet. En effet, Théorie structurale de la communication et Société (1986) peut aussi être compris comme un traité de psychologie sociale dans lequel l’auteur positionne l’individu dans et face à un tout qu’il a nommé la Cité câblée et qui n’a plus grand rapport avec la communauté naturelle ou historique et la société idéalisée des discours sur la démocratie.

C’est dans la perspective de l’évolution de l’environnement humain qu’il a analysé la constitution des réseaux de télécommunication ou du câblage social. C’est par ces réseaux que l’individu communique, ou est susceptible de communiquer, avec des personnes certes, mais aussi avec des services, des machines, des opérateurs de groupes ou d’institutions. Ce sont les réseaux qui, de fait, du point de vue de l’organisation et des structures mises en place, ont transformé la Société, dont la ville est plus qu’un symbole, en un vaste système social.

Ce système social, dans la vision modélisante qu’il donne, n’est plus sans grand rapport avec l’idée même de société, idéalisée par la notion de contrat social de Jean-Jacques Rousseau dans laquelle des générations et des générations ont été cultivées. En effet, pour reprendre un de ses mots : La société est une erreur de la conscience historique : il n’y a plus de société, il y a un système social régi par la téléprésence, l’accumulation et l’analyse des données, les flux des services et des contraintes qui s’exercent sur le comportement de chacun des atomes sociaux. Dans cette chimie sociale, héritée de Kurt Lewin, dont les interactions entre molécules peuvent être analysées, si j’ose dire rapidement, du point de vue de la sociométrie de Jacob Lévy Moreno, l’individu est positionné dans un environnement de sociogrammes qui le conditionne et le fait agir. Pour Moles : nous avons à considérer la "société" comme un cadre au lieu de la considérer comme une "chose publique" (res publica).

Nous ne voudrions pas poursuivre notre lecture de l’oeuvre en semant le trouble dans les disciplines. Mais le fait est là. La communication dont traite Moles touche à de nombreux champs scientifiques : la psychologie sociale dans son acception courante, la psychologie de l’espace, la micropsychologie des comportements, la science des organisations, celle des réseaux, et elle n’exclut pas non plus la science politique. S’agit-il de sa part d’un vaste syncrétisme ou de la volonté de montrer que tout est dans tout, et réciproquement, dès que l’on touche à l’écheveau de l’analyse sociale ?

La méthode systémique, ou structurale, à partir de laquelle il a construit son propos, est là pour nous indiquer les lignes de force conduisant à un modèle-type, en l’occurrence celui de la Cité câblée. Mais un tel modèle, s’il préfigure une réalité en cours d’émergence, n’en reste pas moins discutable car ne rendant pas compte de la totalité du social et de sa mouvance. Comme toute démarche de cette nature, on ne saurait faire grief à son auteur de l’avoir faite pour, précisément, nous révéler la tendance. A fortiori, s’il lui semble nécessaire de la corriger. Ou, plus exactement, d’inviter les administrateurs de la Cité à la corriger pour peu qu’ils veuillent toujours bien prendre l’homme en considération. Nous savons, par exemple, que ce type d’approche a été particulièrement bien accueilli par les ingénieurs des télécommunications pour prendre en compte les réalités comportementales dans la conception des appareils, des services et des réseaux.

La démarche de l'ingénieur

La démarche modélisante, avec ses diverses ramifications épistémologiques et méthodologiques, est utilisée dans la plupart de ses ouvrages sur la communication (une dizaine pour ne pas être plus précis en raison des hésitations de frontières). Elle conduit chaque fois à une représentation globale des phénomènes liés à l’objet de son analyse. Que celle-ci relève de la problématique de l’audition ou de la perception (cf. Théorie de l’information et perception esthétique, Paris, Flammarion 1958, ouvrage qui aurait dû s’appeler Théorie structurale de la perception esthétique), ou de celle de la programmation radiophonique régulée (cf. Sociodynamique de la culture, Paris-La Haye, Mouton, 1967), pour ne citer que ces deux autres titres marquants dans le domaine qui nous intéresse ici. Une telle manière d’approcher les phénomènes relève de la démarche de l’ingénieur que fut Moles, avec cette volonté de réalisation, le need for achievement qui caractérise une mentalité concrète.

D’où l’intérêt manifeste porté par Moles pour les travaux d’autres ingénieurs sur la question de l’information, de la transmission de signes ou de signaux, de leur mise en conserve (sonore, iconique ou numérique...). C’est ainsi qu’il a pris en compte, après la Seconde Guerre mondiale, la cybernétique -cette science du général reliant les différentes sciences- dont il a rencontré son fondateur Norbert Wiener, puis développé le courant scientifique malgré les aléas qu’il connaîtra par la suite, ainsi que la Théorie mathématique de l’information de Shannon et Weaver. Il contribuera largement à faire connaître en France ces deux approches majeures qui, dans son oeuvre, occuperont une place déterminante. Pour lui, elles constitueront les origines de la (ou des) théorie(s) de la communication.

La cybernétique ou, pour reprendre sa définition, la science des organismes indépendante de la nature physique des organes qui les constituent, formera l’ossature de sa description des processus communicationnels avec, notamment, les concepts d’ information, de boîte-noire, de rétroaction (feedback) et d’autorégulation. Malgré les avatars que cette discipline nouvelle a connus, ses principes, et tout particulièrement l’analogie, trouveront dans les travaux de Moles une traduction constante. La cybernétique se retrouvera pratiquement dans toute son oeuvre, malgré le glissement sémantique qu’il opérera avec la théorie générale des systèmes, ou avec sa théorie structurale de la communication.

Cette évolution consistera finalement à introduire la théorie atomique dans les sciences sociales -autre nom donné très tôt à son approche structurale développée dans d’autres domaines (cf. les actomes, les culturèmes, etc...)- puis à affiner sa place et sa fonction, a fortiori dans celles de la communication. Déjà présente dans ses premiers ouvrages sur le sujet, la cybernétique n’est rien d’autre que l’affirmation provisoire -c’est à dire constamment sujet à examen ultérieur du point de vue pragmatique- que l’on peut toujours considérer le monde comme fabriqué avec des atomes appartenant à des classes séparées, en nombre restreint et qui vont être ensuite remis ensemble selon certaines règles.

La Théorie mathématique de la communication, largement utilisée par Moles avant qu’il puisse en faire la préface de sa traduction française en 1975 (Éditions Retz), sera elle aussi une référence constante. Elle sera largement exploitée. Notamment dans Théorie de l’information et perception esthétique, où elle deviendra la théorie physique de l’information, mais surtout dans Sociodynamique de la culture. A partir du schéma fondateur et simple de la communication de Shannon, complété par l’Allemand Meyer-Eppler, Moles, le premier, a décrit dans cet ouvrage une théorie de la circulation des produits culturels par l’intermédiaire des moyens de communication de masse. Ce schéma de base sera largement repris dans Théorie structurale de la communication et Société où Moles lui donnera une dimension globale, synthétique et systémique. L’ensemble des phénomènes et des processus de communication qu’il a analysés pour aboutir à une représentation cohérente, mais aussi interpellante, de la société de communication, sont définis originellement à partir de ce schéma qu’il avait qualifié, depuis longtemps, de canonique.

Ces deux références fondamentales, si importantes soient-elles, ne sont pas les seules comme nous l’avons évoqué au début. D’autres approches, bien repérées elles aussi, ont été utilisées pour construire cette oeuvre voulant échapper au classement traditionnel des disciplines universitaires. Nous avons déjà évoqué un autre exemple d’approche atomiste, la sociométrie, ou science des groupes devenue Théorie des Graphes, en citant son fondateur Moreno. Dans cette référence aux théories et aux méthodes fondatrices, qu’elles soient convergentes ou complémentaires, on ne peut oublier la psychologie de la forme ou tout le courant de la Gestalt particulièrement utilisée dans ses analyses de la perception, notamment de la perception esthétique dans le plus psychologique de ses ouvrages sur la communication, Théorie de l’information déjà cité. Cette approche sera une des principales clefs de sa propre perception des phénomènes artistiques ou des objets. Qu’ils soient réels, comme dans ses ouvrages sur L’Affiche dans la société urbaine (Dunod, 1969) et L’image communication fonctionnelle (Casterman, Tournai, 1981), ou virtuels, comme dans Art et Ordinateur (Casterman, Tournai 1971, réédité chez Blusson, Paris, 1990) qui fut une publication d’anticipation des possibilités artistiques offertes par l’informatique. Une telle approche sera aussi présente dans l’appréhension de phénomènes complexes comme ce sera le cas pour les suites données au mouvement du Bauhaus, le design ou, a fortiori, l’École de la schématisation très honorablement représentés dans ce colloque. À ces références méthodologiques, s’ajoute encore la phénoménologie,elle-même comme méthode d’observation générale utilisée par Moles et sur laquelle Victor Schwach et moi-même nous nous sommes plus longuement exprimés par ailleurs (2).

Les orientations de sa théorie générale

La théorie générale de la communication développée tout le long de sa vie dans cette dynamique de l’ingénieur que nous avons rappelée, a une finalité pratique et non pas seulement intellectuelle. Il s’agit de comprendre les phénomènes du monde pour les maîtriser au seul bénéfice de l’homme, pour sa qualité de vie. Comme il l’a résumé dans Théorie structurale de la communication et Société -dont le titre résume à lui seul les deux orientations atomiste et systémique sur lesquelles nous avons insisté ici- les processus qui concourent à la communication s’ordonnent autour de quatre axes majeurs :

1. les problèmes de liaison ou de mise en relation (qui parle ou écoute qui  par quel canal ?...) 

2 la nature psychologique du message : le comment avec ses oppositions pertinentes, proche-lointain, unidirectionnelle-personnelle, diffuse-de personne à personne, chaude-froide (qui n’a rien à voir avec la même opposition chez Mc Luhan), contrainte-libre, sémantique-esthétique ;

3 la nature physique du message (l’analyse de la forme matérielle qui lui est donnée, image, texte, imprimé, son... à travers l’espace et le temps ou la dimension sensorielle du canal utilisé...) ;

4 les effets de l’interaction que Moles développe sous l’expression d’écologie de la communication et qui désigne, en fait, l’aboutissement de son approche de la société de communication dans laquelle nous sommes déjà, sur le plan global du spatial aussi bien que sur le plan de la sphère individuelle.

Dans son orientation théorique, la communication est comprise sous ses aspects physiques et humains. L’interaction permanente entre ces deux aspects de l’observation de Moles, indépendamment du fait qu’elle souligne le lien entre les processus généraux de communication et les sciences du comportement, montre à quel point sa théorisation dépasse les approches froides et fonctionnelles de la théorie mathématique de la communication et de la cybernétique (ou d’une certaine cybernétique). Le facteur humain, dont on dit souvent qu’il vient gêner les mécanismes bien huilés des réalisations des ingénieurs, n’est jamais mis de côté, bien au contraire, à moins que, évidemment, on ne veuille pas le voir.

L’homme est au centre du monde, rappelait souvent Moles, dans ses paroles comme dans ses écrits. Le point Ici et maintenant, dans lequel s’enracine la sphère privée, la bulle personnelle ou la coquille de l’homme (devenue bien fragile face aux techniques modernes de télécommunication), est présent dans quasi tous ses ouvrages, y compris dans ceux traitant explicitement de la communication. Cette extension du concept de boîte-noire traduit l’importance qu’il accorde à l’individu comme entité à défendre. C’est bien-là, la manifestation d’un choix décisif en faveur de la liberté individuelle, ou d’un choix humaniste comme nous avons choisi de l’écrire (2). Nous l’avons fait en sachant que Moles contestait fortement ce mot par rapport à l’évolution d’une société, ou d’un système social construit autour des technologies de la communication et devenant, ce n’est pas le moindre des paradoxes, de plus en plus impersonnel.

Notre propos, dans cette présentation générale, n’a aucunement l’ambition d’être -vous voudrez bien m’excuser pour cet anglicisme- un digest des travaux de Moles sur la communication. Il est évident que tous les aspects traités par lui ne sont pas évoqués ici. Mais nous pensons en avoir traduit les orientations essentielles.

Fonction et création théoriques

Nous terminerons par une remarque qui touche à la perception négative qui se fait jour, en France en tout cas, à l’égard de la théorisation dans les sciences sociales et, en particulier, dans les sciences de l’information et de la communication. C’est vrai que toute théorie, dans la mesure où elle est un effort d’abstraction et de distanciation par rapport au réel, n’est jamais parfaite et qu’elle prête toujours à discussion. Moles a souvent utilisé la citation d’un logicien du début du siècle pour résumer sa pensée à ce sujet. Cette formule, intervenant comme un leitmotiv un peu partout dans son oeuvre, a bien une double fonction de parade à l’égard d’un tel courant, qui n’est évidemment pas nouveau, et de rappel du sens de toute théorie qui est la cohérence. Le mot du philosophe en question, Émile Goblot, était "penser, c’est schématiser". Moles ajoutait, de temps à autre, sous forme de demi-boutade, que "ne pas schématiser, c’était ne pas penser" (3). Aujourd’hui, Goblot est certes devenu (hélas!) une référence lointaine pour la culture scientifique et technique qui caractérise notre société. Pour notre part, nous renverrons volontiers les tenants d’un tel courant, et qui ne pourraient pas lire les justifications que Moles donne de la théorie en raison de cette allergie, à la lecture du philosophe contemporain de la connaissance, Jacques Schwanger, qui, dans son ouvrage sur L’activité théorique (Vrin, 1983), répond à l’essentiel de leurs critiques. Privilégier la seule description des phénomènes ne serait que pré-théorisation, c’est à dire une démarche scientifique incomplète.

Dans cette même ligne de préoccupation, si les théories sont nécessaires à la construction de la connaissance, dans les "sciences dures" comme dans les autres, elles ne sont pas immuables. C’est une banalité constatée régulièrement dans les sciences de la nature. Par rapport à l’univers de la communication en pleine mutation que nous connaissons, il est évident que la théorie générale de la communication, que Moles a progressivement mise en place dans son oeuvre, a elle-même évolué. On lui sera reconnaissant d’avoir suivi constamment cette évolution. Pour abréger, la société dont il est question dans Sociodynamique de la culture (1967) et le "système social" de Théorie structurale de la communication et Société (1986) ne représente plus, vingt ans après, les mêmes réalités. L’environnement humain a changé avec les technologies nouvelles et les réseaux communicationnels qui ont émergé entre temps. Dans un contexte qui est loin d’avoir achevé sa mutation, la "Cité câblée" décrite dans son dernier ouvrage sur la communication, exerce aussi une fonction de mythe dynamique. Cela veut dire que le champ de la réflexion est largement ouvert pour de nouvelles théories en la matière, même si celles-ci, de notre point de vue, et nous savons que nous ne sommes pas seuls à penser ainsi, ne pourront pas ignorer les acquis définitifs de cette oeuvre.

Comme Moles le disait, on ne crée que "contre..." et la figure de la création est liée nécessairement à ce à quoi on s’oppose. Ce constat est effectivement un encouragement pour les théoriciens à venir.

 

Notes

(1) Pour une approche plus approfondie et plus circonstanciée du sujet, nous renvoyons le lecteur à notre article : Approche physique de la communication sociale. L’itinéraire d’Abraham Moles, in Hermès, 11-12, 1992, pp.331 à 343 (CNRS-Éditions).

(2) Pour un panorama général, cf. De l’ingénieur à l’humaniste. L’oeuvre d’Abraham Moles, in Communication et Langages, n° 93, 3ème trimestre 1992, pp. 84 à 98

(3) Voir éventuellement notre article Penser, c’est schématiser :Moles et la communication, in Schémas et schématisation, Revue de la Société de bibliologie et de schématisation, n° 40, juin 1994, pp.6 à 15.

 

 

Référence :

Actes du Colloque "Communication, Espace et Société", Conseil de l'Europe, Avril 1994, ed. Association Internationale de Micropsychologie