De l’ingénieur à l’humaniste :
l’oeuvre d’Abraham Moles

 

 

Michel Mathien et Victor Schwach

 

Abraham Moles nous laisse une oeuvre importante tant par l’ampleur de ses publications que par la qualité et la diversitéde ses observations et analyses. Sa production peut d’autant plus prétendre à cette appellation que l’ensemble des regards qu’il a portés sur les êtres et les choses, sur le vaste monde comme sur le plus petit des actes, traduit une vision cohérente et pertinente, voire prophétique et provocatrice,sur l’évolution des hommes dans la Société ou, pour rester fidèle à sa terminologie, dans les systèmes sociaux.1

Ayant fait le choix des sciences dures au départ de sa vie de chercheur, cet ingénieur électricien devenu docteur ès sciences,se caractérise par la volonté de se servir de ses outils conceptuels pour comprendre le monde des hommes. Quitte à montrer que leurs organisations et leurs modes de relations ont plus à voir avec la physique des fluides, ou des flux électriques, qu’avec des idéaux ou des utopies sociales à la mode ou échappant à la réalité observable des comportements.

Dès les années 1950, Moles pressent les mutations fondamentales entraînées par les technologies de l’électronique et des télé-communications et par leurs capacités de transformer l’ordre du monde et la vie quotidienne de chaque individu. Contrairement à ce que certains ont compris de lui, l’homme pris isolément est toujours son premier souci. Comme il aime à le répéter dans ses séminaires, après l’avoir écrit maintes fois, "l’homme est la mesure de toute chose parce que précisément, il est toujours supposé partie prenante d’un contrat social qu’il n’a jamais signé et qui le dépasse." 2

C’est pourquoi dans sa Psychologie de l’Espace, il insiste sur cette référence vécue qu’est le point "Ici et Maintenant". C’està partir de ce centre perceptif et existentiel du monde que chacun se situe par rapport aux autres dans l’espace et dans letemps. Son observation physique des hommes dans la société, bien qu’elle s’appuie sur des approches "atomistes" ou "structuralistes", ne s’est jamais départi de l’observation phénoménologique. Centrée sur les faits, celle-ci consiste à "rechercher des régularités apparentes dans le spectacle du monde et l’évolution de l’univers autour de nous"3 ou encore à exploiter le "premier regard sur les êtres et les choses" (Lévi-Strauss), avant que l’étrangeté ou la première perception se perdent en devenant familières ou banales.

Ce double regard, structural et phénoménologique, est érigé enméthodologie pour observer les liens, flux et interactions dont l’homme est à l’origine dans ses rapports avec les autres,directement ou par l’intermédiaire de structures, organisations humaines ou machines qu’il a crées ou mises en place.

Notre propos n’est pas de dresser, ici, une synthèse de l’oeuvre laissée par Abraham Moles, mais d’en rappeler les grandes lignes sachant que, en raison de son étendue même, il n’y avait que lui à pouvoir embrasser l’ensemble des champs épistémologiques sur lesquels il a porté son intérêt ou sa curiosité. La vision transversale de son oeuvre, et par là même la découverte de sa pensée au sens philosophique du terme, reste donc à découvrirdans sa cohérence et dans sa rationalité.

 

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Les champs épistémologiques d’Abraham Moles.

Dans ce schéma qu’il a lui-même dessiné pour représenter l’étendue de ses centres d’intérêts et de ses travaux, Moles a orienté ceux-ci sur un axe bipolaire. Il se sert, d’un côté, de la phénoménologie pour comprendre l’individu et, de l’autre, du structuralisme (ou de toute autre approche globale) pour analyser le fonctionnement de la société. Ce dipôle permet de repérer chacun des champs couverts et des rapports entre eux.

 

1. L’approche structurale de la communication

 

Le regard atomiste

De cet ingénieur ou physicien pénétrant dans les sciences sociales, on a dit qu’il est "l’homme aux intégrales entre les dents". Fort de ses acquis des sciences dures, et de leurs applications mathématiques à l’électro-acoustique, à l’usure des fils de contact des trolleybus, à la musique sérielle ou encore aux langues sifflées,... il vient apporter de la rationalité dans les phénomènes humains vagues et imprécis, et parler scientifiquement de ce qui est fluctuant et incertain.

La musicologie et la phonétique lui fournissent les premières occasions de passer des unes aux autres. L’analyse structurale, qui équivaut, selon lui, à l’approche atomique dans les sciences exactes, en constitue la méthodologie. D’où son intérêt constant pour la cybernétique qu’il a vu naître. Norbert Wiener, son fondateur en titre, devient, de ce fait, un des personnages-clés de la trajectoire intellectuelle de Moles, au même titre que Shannon, élève du précédent et auteur de la Théorie mathématiquede la communication.

Malgré les avatars qu’a connus cette science naissante, dûs en particulier au contexte de la renaissance scientifique et intellectuelle de l’après-guerre et à la "désinformation" (avant la lettre) pratiquée des deux côtés de l’Atlantique par les journalistes spécialisés dans la vulgarisation scientifique, Moles a continué à en utiliser les données4 quitte à se référer aux courants convergents des fondateurs et des tenants de la "théorie générale des systèmes". Convaincu du parallélisme entre de nombreux mécanismes de réaction et de contrôle dans les organismes biologiques, les organisations humaines, les comportements individuels et les mécanismes artificiels, il élabore progressivement une "théorie structurale de la communication". Placé dans ce mouvement d’ensemble, qui conçoit "une science des systèmes indépendante de la nature physique de ceux-ci"., il se nourrit aussi, entre autres théories ou approches scientifiques, de la "théorie de la forme" (Gestalt) ou encore de la "sociométrie" de Moreno parce qu’elles permettent, précisément, de considérer l’homme et ses actes comme des objets définis par une forme et des flux de relations ou d’informations. En effet, pour Moles, la sociométrie est une "chimie sociale", où les individus, considérés comme des "atomes sociaux" dotés de valences positives ou négatives, constituent, par des mécanismes d’attirance ou de répulsion (mesurés concrètement par la densité des communications) des agrégats toujours plus complexes à partir de quelques structures simples.

Dans cette perspective, s’il est une constante transversale dans toute son oeuvre, c’est bien le concept de "boîte noire" ou d’"atome de structure", appelé "culturème", "sémantème", "morphème" dans la Sociodynamique de la culture ou "actome" dans la Théorie des actes. Ce concept hérité de la cybernétique, contient déjà le principe de la mesure de la quantité d’information ou d’originalité développé par Shannon et ses successeurs, du fait-même de la théorie du feedback et de la réaction de l’effet sur la cause (avec ses diverses caractéristiques). L’idée de "boîte noire", fondée sur l'exclusion provisoire du contenu ou du sens par l’observateur, correspond chez lui à l’étape cartésienne de la division des difficultés en autant de parcelles simples "qu’il serait requis pour les mieux résoudre". Toutefois cette réduction se limite au degré de fonctionnalité de chaque boite noire au sein de la structure qui l’encadre pour aboutir à un modèle décrit in fine sous la forme d’un organigramme ou d’un sociogramme. Pour Moles, "il y a autant de boîtes noires que de fonctions repérables et observables".

 

La cybernétique, science de la synthèse

Non réduites aux seules sciences de l’ingénieur social ou de la communication, ses analyses et investigations doivent pouvoir ouvertement s’appliquer dans les champs de la sociologie et de la psychologie sociale, de l’économie, de la science politique, des organisations, etc.5 Là, peut-être plus qu’ailleurs, le fameux précepte qu'il a attribué à Goblot "penser, c’est schématiser" (que l’on retrouve dans beaucoup de ses ouvrages), rejoint sa définition de la cybernétique comme "science de la synthèse". Science des organismes, science des modèles, "la" science de la communication pénètre dans les sciences sociales par le principe opératoire de l’analogie, faute de pouvoir s’y imposer.

Fondées sur l’empirisme anglo-saxon, les analyses et les théories développées par Moles ne cherchent nullement à reconstruire le monde et à idéaliser les rapports entre les hommes, mais à mieux les comprendre dans leur contexte, ce qui n’a pas été une attitude toujours bienvenue dans l’université française. Faut-il s’en étonner ? Ses idées trouvent toujours dans son pays d’origine un meilleur accueil dans les écoles d’ingénieurs et les instituts de technologie que dans les facultés des sciences sociales pour lesquelles l’approche "mécaniste" qu’elles représentent n’est pas compatible avec une vision de l’homme qui ne saurait jamais être considéré comme "objet".

Au reste, plusieurs ouvrages récents sur la communication comme phénomène essentiel de notre époque ignorent les travaux de Moles. Par méconnaissance peut-être (ce qui est curieux!), ou par volonté (idéologique ou partisane?) de rejeter une représentation de l’évolution de la société qui ne les satisfait pas6. Ou encore en raison de l'aspect rigoureux qu'il a voulu donner à cette discipline : "La communication est une science et non une idéologie." Pourtant, à l’image de ce que fut la cybernétique à ses débuts, les diverses sciences des mécanismes communs aux phénomènes disparates, qu’il a "créées", n’ont fait que se développer au grand jour. Les sciences sociales ont finalement profité d’un nouveau langage (cf les termes de système, sous-système, boite-noire, programme, autonomie, complexité, action, réaction, information, contraintes structurelles, routine, seuil, saturation, etc.), y compris les sciences de l’information et de la communication.

Moles ne s’est jamais embarrassé de querelles d’écoles. Il s’est souvent servi de concepts repris ailleurs pour élaborer ses propres théories. Il n’a jamais considéré la systémique comme un dogmatisme, comme cela a pu être compris à une époque à l’instar du structuralisme et de la cybernétique en leur temps. Pour lui, cette approche est davantage une démarche et un état d’esprit, qu’il a opposés au réductionnisme, puisque la description ne se laisse pas enfermer dans un cadre défini une fois pour toutes. Son approche, qu’elle se réfère à la cybernétique ou à la systémique, entre lesquelles il ne voit plus de différence autre que celle du vocabulaire, devient au fil du temps une "théorie de la communication sociale" où la conceptualisation et le mode de pensée ont enrichi la "théorie mathématique de la communication", déjà citée plus haut.

En effet, ce n’est qu’en 1975, 26 ans après sa publication aux Etats-Unis, que Moles réussit à faire paraître la première traduction en français du livre de Shannon. Comme il l’écrit dans la préface, cet ouvrage se situe "à l’égal de celui de Norbert Wiener, Cybernetics, comme un événement intellectuel". Il sera le principal propagateur, en France, de ce "tout mince précis qui fonde la notion d’information sur le plan mathématique" et qui se présente comme une "pierre d’angle de la construction scientifique". Là aussi, il y a convergence avec d’autres approches puisque l’information, comme grandeur mesurant en bits ce qu’on appelle le message, c’est-à-dire l’objet matériel transmis de l’émetteur au récepteur, met provisoirement entre parenthèses la signification, le contenu ou la spécificité du message au profit de sa forme et de ses caractéristiques physiques observables. Le modèle de Shannon, qui part de "l’échange de signes parfaitement définis depuis un point jusqu’à un autre (comme le courant électrique dans une ligne télégraphique en fournit un exemple parfait), pour s’élargir progressivement à la théorie du transfert de formes globales: la musique, la parole, l’image, d’un lieu ou d’un temps à un autre",a largement été exploité, complété et prolongé par Moles dans ses ouvrages, en particulier dans Théorie de l’information et perception esthétique, importante publication qui le projette dès lors hors du micro-milieu scientifique.

 

Les rapports homme/société

Avec la Sociodynamique de la culture, Moles met en oeuvre la théorie cybernétique et la théorie mathématique de l’information, tout en utilisant d’autres disciplines comme la linguistique, la sociométrie,... introduisant la transversabilité comme attitude scientifique. Il y propose la première représentation cohérente et logique du processus global de production, de diffusion et d’assimilation culturelle au sein de la société et dans laquelle les moyens de communication de masse exercent le rôle moteur déterminant. Cet ouvrage, nourri de son expérience de chercheur à l’ex-RTF, a fait date dans les sciences de la communication. Comme l’écrit à l’époque Edgar Morin à son propos, les mass media constituent chez Moles "le système qui systématise la culture". En analysant le mécanisme socioculturel entraîné par les médias, et en ayant repéré le rôle des acteurs essentiels du processus, Moles montre l’importance du lien entre le système social et l’individu par l’intermédiaire des médias. Il y décrit le nouveau mode majeur d’acquisition des connaissances figuré par l’expression de "culture mosaïque". Les processus cognitifs qu’elle implique s’opposent à la profondeur de la culture humaniste ou classique orientée vers le passé ou l’encyclopédisme.

Cette relation entre société et individus est reprise dans Théorie structurale de la communication et société. En particulier dans son devenir avec la perspective de ce nouveau "mythe dynamique" qu’est la "Cité câblée". Celle-ci tend à confondre, "cité" et "société" dans un même système global. Si elle véhicule, avec la réorganisation de ses réseaux de télécommunication, une certaine idée du bonheur et de la liberté-et l’autodidaxie qui en découle fait partie de cette idée-elle implique aussi un degré mesuré de "qualité de vie" justifiant l’évolution de la société vers une société en réseaux où l’homme est, de plus en plus, placé dans un environnement totalement artificiel. La Nature y apparaît comme un monde perdu, où on n’accède plus que par des circuits autorisés (le zoo, le parc naturel, ou autres modes de contrôle de la gestion des paysages...). S’interrogeant sur l’avenir de la Cité câblée et de son opulence communicationnelle, il a affirmé dernièrement que les réseaux, contrairement aux espoirs de leurs concepteurs et ingénieurs, "dispersent les êtres plus qu’ils ne les rapprochent", suivant l’image du labyrinthe qu’il a souvent employée. Il en résulte que la valeur urbaine, en quelque sorte magnifiée, est accompagnée de la perte du sens de la "chose publique" que portait en lui le mot même de société (res publica). En d’autres termes, le citoyen a de fortes chances de ne plus exister. L’individu, comme "atome social", n’a d’autre finalité que d’être un "abonné" aux divers réseaux. Autrement dit encore, la Cité câblée est déjà menacée par l’indifférence. D’où l’intérêt de développer une "écologie de la communication", science statistique certes, mais aussi étude des équilibres communicationnels nécessaires au minimum de vie sociale et au propre équilibre de chacun.

 

 

2. L’approche phénoménologique

Au seuil des années 70, après la parution de Psychologie du Kitsch, Moles publie deux livres qui auraient pu constituer un tournant dans son évolution: Théorie des Objets et Psychologiede l’Espace. Celui-ci n’a été qu’apparent. Aurait-il abandonné son orientation "dure" au profit d’une approche plus "littéraire" ? Il n'en est rien, puisque ces ouvrages sont émaillés de diagrammes, d’organigrammes, d’intégrales, sans oublier sa chère référence à la loi de Zipf. Pour ses étudiants d’alors, Moles reste l’homme de la théorie de l’information, le physicien égaré dans les sciences sociales, un représentant de la catégorie honnie des technocrates. Il entretient de surcroît une collusion flagrante avec le monde de l’entreprise alors perçu comme le lieu de perversion et de corruption des sciences de l’homme.

 

La théorie des objets

Pourtant sa Théorie des Objets s’ouvre sur une définition phénoménologique dans un contexte qui sera appelé à devenir dominant: la vie quotidienne. Certes l’objet y est présenté comme un médiateur social, le témoin d’une société mais il est aussi défini comme ce qui résiste à l’individu, ce qui est placé contre lui. Moles introduit le point de vue de l’observateur. Il examine l’objet en considérant un sujet. S’il y a phénoménologie, c’est bien parce qu’un sujet perçoit des phénomènes. Cette place du sujet est provisoirement une référence timide. Moles semble privilégier une approche objective des phénomènes, plutôt que l’expérience subjective: le vécu, l’émotion, l’affectivité. Mais pour lui, le sujet de sa phénoménologie reste davantage l’observateur scientifique qu’un individu de la vie quotidienne

 

La psychologie de l’espace

Dans Psychologie de l’Espace, qu’il publie avec Elisabeth Rohmer,on trouve les trois grandes orientations qui désormais lui seront propres.

L’orientation phénoménologique.

Moles s’écarte d’emblée de la conception cartésienne d’une géométrie objective. Il analyse à la suite de Heidegger, von Uexküll et Bachelard, la façon dont l’être appréhende subjectivement les phénomènes en fonction de leur localisation dans l’espace. Il formule le principe de base de la "proxémique" : "L'importance des phénomènes diminue avec la distance". Cette loi s’applique particulièrement à l’espace plat illimité caractérisé par la continuité des lois de variation des phénomènes. Mais dans la société urbaine qui s’étend de par le monde, la proxémique subit des discontinuités physiques et perceptives: les parois (murs). Leur effet est d’affaiblir l’importance des phénomènes au-delà du "point ici" et d’intensifier ceux qui sont en-deça. La paroi crée l’opposition entre un dehors et un dedans. Par là, l’habitant renforce l’intérieur et affaiblit l’extérieur. Enfin, portes et fenêtres, outils d’une topologie variable, confèrent à l’être la possibilité d’agir et de contrôler son ouverture au monde, ou au contraire de créer l’intimité de l’espace privé. S’opposant à la géométrie, il montre l’anisotropie de l’espace qui n’a pas les mêmes propriétés partout.

La préoccupation formelle.

Moles ne se satisfait jamais d’une description sensible ou littéraire. Il arme sa phénoménologie de raison, en cherchant à formuler des modèles et des lois, qu’il formalise toujours par des relations, des typologies et des organigrammes. La mesure, dit-il, est la manière la plus facile de se distancer -affirmation qui implique que pour lui le résultat de la mesure est probablement moins important que l’effort de cerner le phénomène dans ses dimensions propres. C’est la raison pour laquelle on ne trouve chez lui aucune accumulation de tableaux statistiques. Ce serait du "kitsch scientifique" où les apparences de la sciences seraient prises pour la Science elle-même. Ainsi, sa typologie des espaces vécus, ou les "coquilles de l’homme", a connu une incontestable fortune en urbanisme et en architecture. Des zones concentriques autour de l’être se différencient selon un double critère: la loi proxémique et les mécanismes d’appropriation. Cette typologie, qui correspond à la position d’"un être isolé qui appréhende son environnement comme un espace illimité", démarque Moles des autres théories proxémiques, celle de Goffman ou de Hall.

L’ambition philosophique.

Comme on l’a vu pour la communication, Moles ne s’en tient jamais à une approche ponctuelle (l’étude d’un phénomène, d’une situation, d’un cas). Il prolonge toujours sa théorisation d’une réflexion d’inspiration philosophique. L’espace lui sert de départ pour une réflexion sur la liberté et, in fine, sur la société. Considérée dans sa dimension spatiale, la liberté se matérialise dans la faculté de se déplacer. L’ensemble des trajectoires susceptibles d’être prises par un individu donné constitue son "champ de liberté". Tout se passe comme si le système social se projetait dans l’espace en une succession de pleins et de vides, c’est-à-dire d’obstacles et de chemins possibles. L’élasticité des limites permet, à l’occasion, un surplus de liberté: la "liberté marginale". L’être peut encore découvrir fortuitement, ou en les recherchant activement, des zones socialement imprévues, qui correspondent à cet autre concept de "liberté interstitielle". Bref, l’individu est inséré dans un champ complexe, qu’il subit et qu’il veut dominer. La vie sociale s’apparente à une errance dans un dédale de couloirs, et la société à un labyrinthe.

 

Naissance de la micropsychologie

Dans la chronologie de ses travaux, après avoir formalisé une "psychologie de l’espace", il semble que Moles ait voulu s’attacher à une "psychologie du temps". Dans ses publications et dans les recherches qu’il a inspirées, il a voulu cerner la phénoménologie du temps, singulièrement dans les situations d’attente. Puis, cette thématique s’est enrichie d’un ensemble d’éléments périphériques: l’attente comme phénomène de groupe, qualité de la vie, obstacle à l’action ... Ce qui nous conduit à penser, et c’est une hypothèse, que l’intérêt pour la vie quotidienne est à la fois une généralisation de cette démarche et un filon prometteur à exploiter. Moles recentre sa pensée en considérant qu’il n’y a pas lieu de théoriser séparément une psychologie de l’espace, puis une psychologie du temps,... mais d’élaborer une attitude scientifique générale permettant d’aborder l’ensemble de ces objets dans la mesure où ils ont un même lieu d’occurrence: la vie quotidienne. La micropsychologie, discipline qu’il a créée, n’apporte rien d’autre que l’application de la tridimensionnalité déjà présente dans sa psychologie de l’espace. La micropsychologie est une phénoménologie, matinée d’une préoccupation formelle (par exemple avec le concept de coût généralisé) et aboutissant à un regard critique ou philosophique sur la société.

 

Les phénoménologies de Moles

Ce type de regard suppose la mise entre parenthèses de quelque chose (principe de réduction phénoménologique) pour arriver au phénomène lui-même. Selon le type de phénomènes à étudier, la nature de cette composante à réduire fluctue. Aussi, selon le moment, Moles se réserve-t-il la faculté d’ajuster son point de vue. C’est pourquoi deux attitudes se présentent.

Dans l’une, il cherche à appréhender des phénomènes subjectifs; par exemple lorsqu’il trace des "lignes isosacrées" dans les églises et les aéroports, ou qu’il s’interroge sur les "dieux" qui régentent le métro. Proche d’une poétique à la Bachelard, qui fut l’un de ses maîtres, sa phénoménologie laisse de côté ce qu’il appelle la "raison raisonnante", celle qui risquerait d’introduire une censure réfutant trop rapidement la pensée irrationnelle issue de l’expérience subjective. Loin d’entreprendre une psychanalyse d’un individu donné, cette phénoménologie cherche à épouser la sinuosité du vécu de tout être, en montrant comment la confrontation à pareille situation retentit sur l’individu. Il fonde ainsi sa psychologie sur la base de l’axiome qu’il aimait répéter: "la psychologie c’est l’étude rationnelle de l’irrationalité apparente de l’homme".

Dans l’autre, il met entre parenthèses le sens, pour appréhender des phénomènes objectifs. C’est pourquoi il renoue, dans sa théorie des actes, avec une orientation plus austère d’une sorte de (psycho-?) physique de l’action, qu’il déconnecte des motivations. "Un acte, c’est une Gestalt, un début et une fin, un contour dans le flux des consciences, et ce contour possède des propriétés largement indépendantes de sasignification, de ses buts...". Il est certes facile de repérer des préférences momentanées pour l’une ou l’autre position. Ce serait toutefois méconnaître ses orientations que de les réduire à un choix exclusif entre l’une ou l’autre de ces attitudes. Moles n’oscille pas entre deux épistémologies possibles qu’il adopterait alternativement selon des domaines d’étude bien marqués, mais il cherche à réaliser l’exercice difficile de les employer simultanément. C’était, par exemple, le piège d’une micropsychologie introspective, voulant restituer le contact vécu de l’être avec sa quotidienneté en restant exclusivement centré sur l’expérience de l’observateur, c’est-à-dire la plupart du temps le micropsychologue lui-même. Or, pour lui, la micropsychologie doit à la fois "rendre compte du vécu de l’individu", et "rester une démarche scientifique", qui n’est pas aliénée à l’expérience d’un sujet particulier, aussi digne d’intérêt soit-il. "Il n’y a de science que du général", répéte-t-il inlassablement, tout en affirmant la nécessité de prolonger l’analyse qualitative souvent descriptive et centrée sur un sujet (ou un petit échantillon de sujets) par une analyse formelle, explicative, éventuellement quantitative, qui objective et valide le modèle.

 

3. Communication et Espace

Pour Moles, philosophe, la phénoménologie est loin d’être une découverte tardive. Elle est une constante, dont on trouve des traces permanentes, notamment dans sa référence à la "théorie de la forme", dès ses premiers travaux sur la théorie de l’information. Le passage du signe au supersigne en est un exemple, tout comme sa définition atypique du bruit : "le bruit est un son qu’on ne veut pas entendre". La phénoménologie est un contrepoids permanent à l’orientation structurale qu’elle enrichit constamment. Et réciproquement, son intérêt plus appuyé pour la phénoménologie est loin de signifier l’abandon de l’analyse structurale, les deux allant toujours de pair.

Vers la fin de sa carrière à l’université de Strasbourg, il prend deux initiatives que nous considérons comme une tentative d’aller vers la synthèse, avant d’entamer la réflexion épistémologique, qui fera l’objet de son dernier livre paru en France: Les Sciences de l’Imprécis. D’abord il met en place un D.E.A., intitulé Communication et Espace, puis il publie Théorie Structurale de la Communication et Société. Tout comme nous avons distingué, sans les opposer, ses approches théoriques, nous devrions développer ces deux thématiques majeures: la communication et l’espace. Certes, tous ses travaux ne sont pas réductibles à deux sujets. Même ceux qui lui furent proches découvrent encore avec étonnement l’extraordinaire diversité des questions qu’il a traitées. Pourtant, s’il fallait hiérarchiser, la "communication" au sens large et l’"espace", constitueraient certainement les deux thèmes dominants.

Dans son approche de la communication, malgré ses affinités avec la cybernétique et la théorie de l’information, il s’est rapidement distingué en appliquant ces analyses à des domaines jusqu’alors étrangers: l’esthétique, la sociologie, l’alcoologie, la psychologie, etc. Simple exercice de transposition suivant les lois d’une heuristique combinatoire qu’il a lui-même suggérée? Oui et non, car dans ce passage les théories elles-mêmes ont évolué et se sont enrichies.

Dans Théorie Structurale de la Communication et Société émerge l’ampleur de cet enrichissement, le foisonnement des développements, comme s’il avait voulu dans son élan de synthèse embrasser dans un seul regard panoramique la totalité de ses travaux. Y figurent des illustrations reprises de la théorie de l’information, à côté de références micropsychologiques, des méthodes mises au point à Strasbourg,... jusqu’à sa "théorie des trois Cités". Tout Moles en un seul livre?

Le rapprochement entre l’espace et la communication s’effectue à différents niveaux, par exemple dans la reprise de son ancienne idée d’une "écologie de la communication" où il renoue avec le concept de téléprésence. S’appuyant sur l’examen du dilemme "on communique ou on y va?", il rénove sa théorie de la communication en la définissant comme une transaction entre individus. L’information, c’est de l’action !  Dans la société de l’opulence communicationnelle, Moles rappelle les limites de l’être humain, appelé à gérer et contrôler ses interactions avec les autres. Cette limite place au premier plan le coût généralisé de toute communication et la notion de budget communicationnel: une dialectique de la contrainte et de la liberté. Autrement dit, il réfute ce qu’il nomme "l’idéologie tacite de l’Unesco (plus on communique, mieux c’est!)" au profit de l’optimisation(individuelle) du budget communicationnel. En s’appuyant sur l’observation de la répartition des êtres dans l’espace et le système des communications qu’ils établissent, il entreprend de fonder une sociologie de la communication qui viendrait remplacer celle fondée sur l’échange et la division du travail. C’est là une piste des plus grandement ouvertes de son oeuvre.

 

4. Moles, fondateur d’un nouvel humanisme?

Or, lorsqu’il ambitionne ce renouveau de la sociologie, Moles ne considère plus la société comme cette entité immanente, implacable, qui détermine l’être et façonne son comportement. Au contraire, puisqu’il ne se préoccupe toujours que de l’individu.Son idée de la société apparaît comme une "super-superstructure" constituée par la réunion, grâce à divers niveaux d’emboîtement,de tous les individus. Bref, Moles n’étudie plus la société mais un "système social". Une vision héritée de son orientation cybernético-structurale. Aussi surprenant que cela puisse paraître, cette primauté de l’individu l’apparente aux humanistes ?

Pourtant s’il a beaucoup évoqué les humanistes, il a réfuté pour lui-même cette appellation, en montrant le caractère étroit, rétrograde et passéiste de cette attitude. Pour lui, l’humanisme s’apparente à la recherche d’un savoir universel, à l’instar des encyclopédistes. Dans la société de l’inflation du savoir et de l’opulence de l’information technique, c’est impossible. Penseur de la complexité, Moles montre comment cette conception de l’homme est périmée, puisque les capacités cognitives de l’individu sont définitivement dépassées. "L’homme n’est plus la mesure de toute chose !" Notamment dans la confrontation aux objets techniques qui peuplent sa quotidienneté. Et si l’humaniste est aussi celui qui maîtrise son cadre de vie grâce à l’emprise que lui permet son savoir -pour l’ingénieur savoir et action vont nécessairement de pair- force est de se rendre à l’évidence que la complexité des techniques empêche souvent toute action, et par-là introduit une césure irréductible entre le technicien et l’être du commun. Ce dernier ne peut que reconnaître son impuissance, à la mesure de son ignorance. Ni ingénieur, ni artisan, ni même bricoleur, le sujet n’est plus qu’un simple utilisateur qui appréhende les objets comme autant de boites noires.

Pourtant, c’est bien à ce propos que nous pensons que Moles fonde un nouvel humanisme. Malgré une attitude souvent pessimiste, il n’a de cesse de se faire le porte-parole de l’individu en soulignant les servitudes qu’il subit. C’est ainsi qu'il réintroduit dans le design, où ses travaux ont trouvé un grand écho, la prise en compte des facteurs humains, en attirant notamment l’attention sur les contraintes et les coûts généralisés que les objets font peser sur leurs utilisateurs. Fondamentalement, ce penseur de la liberté, de l’individualisme, de la qualité de la vie... colporte une éthique centrée sur l’individu. N’est-ce pas là une manière moderne de redevenir humaniste?  Pour ceux qui l’ont bien connu, c’est probablement ici que ses positions théoriques sont le plus à l’unisson de son attitude d’homme. Sa mise en avant de l’individu renvoie à l’évidence à son propre individualisme et à son souci de conserver son originalité sans appartenir à aucune école, ni être régenté par aucune institution, fut-ce l’université. 7

 

Les ouvrages d’Abraham Moles

La bibliographie d’Abraham Moles a été recensée en 1989 dans Laphysique des sciences de l’homme.8 Elle comprend 36 ouvrages incluant la Théorie des objets (Ed. Universitaires, 1972), la réédition revue et augmentée d’Art et Ordinateur (Blusson, 1990), et Grafismo functional (avec Janisewski, ed. CEAC, 1990), ainsi que 400 articles environ. S’y trouvent également les repères essentiels de sa biographie.

 

 

notes

1. Voir notice biographique et bibliographique de François Richaudeau dans "Communication et Langage" nr 92, 2ème trimestre 1992.

2. Il utilise parfois cette variante humoristique: "L’homme est la mesure de toute chose,...excepté de lui-même!".

3. Sciences de l’Imprécis p.105

4. Voir en particulier, "La cybernétique est une révolution secrète". Introduction au volume Cybernétique de l’encyclopédie Kister "L’Ere atomique", Genève, 1957, pp 5-10.

5. Wiener ne s’est pas contenté de formuler une cybernétique technique, celle qui allait donner naissance au radar et aux premiers balbutiements de la robotique, il a appliqué sa doctrine aux question sociales. Malgré sa grande originalité, l’attitude de Moles n’est donc pas isolée.

6. Nous citerons, par exemple, Les théories de la communication, Cinémaction nr 63, mars 1992, où Moles n’est cité qu’en bibliographie sur les 254 pages de cet ouvrage affichant l’ambition de faire le point en ce domaine. Nous citerons encore L’explosion de la communication, de Philippe Breton et Serge Proulx, où Moles n’est évoqué que dans un minuscule paragraphe. Moles encore marginalisé par des auteurs français, que c’est dommage!

7. Tout comme sa théorie des trois cités, renvoie à son élitisme, et peut être lue comme une défense de sa propre attitude, notamment face à l’université post-1968.

8. Editions Oberlin, Strasbourg, 208p. Cf notre présentation dans Communication et langages nr 82, 1989, p. 112-113.

 

 


"Communication et Langage", 1992, nr 93, pp 84-98