L'espace d'Abraham

ou le socle anthropologique

de la psychologie de l'espace chez Moles

 

Par Gustave-Nicolas Fischer

 

Un des axes de la pensée d'Abraham Moles porte sur la psychologie de l'espace. C'est lui qui a introduit en France le premier enseignement sur ce thème constitué en une sous-discipline de la psychologie et qu'on appelle aujourd'hui psychologie de l'environnement.

J'ai découvert la psychologie de l'espace en suivant, il y a trente ans, son premier cours à l'Université de Strasbourg ; ce fut pour moi l'amorce d'un long parcours avec Abraham Moles et c'est sous son impulsion que j'ai engagé mes propres recherches dans le domaine de la psychologie de l'espace, en me consacrant à un champ particulier : les espaces de travail.

A l'époque, les préoccupations dominantes de la psychologie sociale portaient sur d'autres centres d'intérêt : les attitudes, les groupes, la perception d'autrui. Ceci permet de faire une première observation sur la pensée d'Abraham Moles : une pensée d'écart et d'anticipation qui ne s'est jamais réellement inscrite à l'intérieur des délimitations disciplinaires et de ses configurations institutionnelles ; les travaux de Moles ne correspondaient pas à une définition académique du psychologue social ; ils comprenaient des thèmes et des concepts qui relevaient de plusieurs champs disciplinaires qui permettent de montrer que ses préoccupations étaient à la fois celles du philosophe, du physicien, du sociologue, du psychologue, de l'épistémologue et de l'anthropologue. Cette dimension de la pensée éclaire en fait une condition d'expression de toute pensée créatrice : celle de transcender les cadres souvent normatifs à l'intérieur desquels nous appréhendons les différents objets et phénomènes.

Chaque page de ses écrits est un fourmillement d'idées, de sorte que lors d'une de ses premières rencontres avec mon ami Robert Pagès, il lui a remis sa carte de visite où il s'était défini de la façon suivante : Abraham Moles, marchand d'idées en tous genres ! Nous avons là un des rares sinon le seul autoportrait, humoristique et combien perspicace.

Si nous considérons maintenant pendant quelques instants la psychologie de l'espace chez Moles, que peut-on retenir de cet axe de son oeuvre ?

Je ne voudrais pas faire ici une description détaillée de sa théorie, mais dégager le socle anthropologique sur lequel elle repose.

Auparavant, rappelons quelques points essentiels : Moles définit la psychologie de l'espace comme l'analyse des aspects variés de l'insertion de l'homme dans l'espace. Cette insertion est déterminée, selon lui, par deux systèmes de pensée qui constituent deux conceptions distinctes de l'espace :

n Le premier est basé sur ce que Moles appelle une philosophie de l'espace comme étendue ; dans cette conception, on appréhende l'espace comme un monde composé de points, a priori équivalents ; l'espace y est considéré comme une configuration géométrique caractérisée par un système de coordonnées purement arbitraire et contemplé par un observateur qui n'y habite pas.

n Le deuxième système est celui qui part d'une philosophie de la centralité, c'est-à-dire où l'espace est appréhendé à partir du moi, qui éprouve son propre rapport à un environnement ; l'espace est ici étudié à partir d'un centre qui est le Moi et autour duquel le monde se déploie.

Pour Moles ces deux systèmes ne peuvent être dissociés ; ils sont à la fois essentiels et contradictoires et l'individu est en permanence partagé entre ses deux conceptions : nous passons de l'un à l'autre dans notre vocabulaire comme dans nos comportements.

Sur la base de ces deux conceptions, Moles a élaboré ce qu'il appelle une phénoménologie de l'espace humain ; celle-ci prend appui sur sa théorie des coquilles de l'homme qui part de la place occupée par l'homme dans un milieu, place à partir de laquelle il se considère comme centre du monde ; en partant de cette position subjective, il saisit son environnement comme un système de propriétés réparties intuitivement en zones qui s'éloignent peu à peu de lui comme point de référence... nous les appellerons les coquilles de l'homme. Plus loin, il ajoute : ces coquilles représentent les vecteurs de son appropriation de l'espace.

Mon propos ici n'est pas, comme je l'ai dit d'emblée, de faire une présentation de sa théorie psychologique de l'espace comme telle, mais d'expliciter ses fondements anthropologiques ; de fait, si l'on étudie d'un peu plus près les réflexions de Moles sur l'espace, on se pose à un moment donné la question : au fond, quand Moles parle de l'espace, de quoi parle-t-il exactement ? Quand il écrit par exemple : l'espace n'existe pas en soi, alors l'espace existe par rapport à quoi, par rapport à qui ?

Plus profondément, la question que je me suis posée peut se formuler de la façon suivante : à quoi Moles fait-il référence, qu'est-ce qui sous-tend sa façon de penser l'espace, où s'origine sa conception de l'espace, notamment par rapport aux deux aspects que j'ai présentés : celui de l'espace centré et celui des coquilles de l'homme ? C'est à cette question que je voudrais apporter quelques réponses.

En réalité on ne trouve guère de réponse dans ses écrits majeurs sur le sujet. Et c'est en découvrant, il y a dix ans, presque par hasard dans une bibliothèque de Montréal, les actes d'un colloque où Moles avait présenté une conférence sur le thème : Communauté et espace, que j'ai trouvé des éclaircissements, sinon des réponses à cette question. J'ai donc étudié ce texte en dégageant les éléments qui se référaient, d'une part, à l'espace contré et d'autre part, à sa typologie des coquilles de l'homme et je les ai comparés à ses écrits sur la psychologie de l'espace. J'ai fait l'hypothèse que ce texte comportait des notions qui peuvent être considérées comme les soubassements anthropologiques de la pensée de Moles sur l'espace. C'est pourquoi je les ai utilisées comme une grille d'interprétation de sa psychologie de l'espace.

Considérons maintenant le texte en question.

Moles y présente tout d'abord sa conception de l'espace centré, mais en la référant directement à sa vision de l'homme inséré dans une communauté ; or cette communauté, c'est la communauté juive : le terme de communauté a dans la pensée juive un retentissement profond ; la communauté, c'est d'abord un centre, un foyer situé dans un espace semi-imaginaire... Enracinons cette communauté dans l'espace géographique, nous trouvons le ghetto, le shtetl, le quartier juif ou l'image du temple... la communauté, ce sont des hommes dans un territoire. Moles part donc de la valeur fondamentale de la communauté comme base de sa conception de l'espace centré. Il le précise en montrant en quels termes la communauté constitue ce lieu centré : un monde privé et un monde public.

Ainsi on distinguera fondamentalement l'espace personnel et l'espace public.

L'espace personnel, c'est celui du geste de l'individu qui se meut dans un lieu privé ; il se distingue de l'espace public ou collectif qui est à la disposition de tous ; parmi ces espaces, figurent les rues, les places (qui sont les noeuds des rues), les rues transversales qui traversent le domaine public, enfin les grandes avenues qui vont d'une ville à une autre.

Autrement dit, quand Moles développe sa conception de l'espace centré, il se réfère au modèle de l'espace communautaire ; l'espace n'existe qu'en fonction de cette définition de la communauté. De façon plus large, l'espace n'est, pour Moles, qu'une situation relative à un ensemble humain, l'espace n'a pas de sens en soi ; il ne prend une identité que comme condition de vie d'une communauté.

Si on considère maintenant la façon dont Moles présente l'organisation de la communauté, on observe qu'il l'explique en termes de coquilles phénoménologiques qui structurent l'espace en une succession d'enveloppes et instaurent ainsi un rapport dynamique de sortie et de rentrée par rapport à cette communauté ; c'est à partir de ce double mouvement qu'elle s'organise en un dedans où s'opère l'enracinement et un dehors qui est le vaste monde, indifférencié, vaguement hostile dans lequel se créent des aventures et qui définit l'espace de l'errance.

L'idée de coquilles de l'homme éclaire donc le jeu dialectique de l'enraciement et de l'errance qui s'établit à partir de la compréhension de la communauté comme espace centré fondamental. Et dans cette perspective, elle définit d'abord la condition de l'homme juif dans le monde. L'expression juive de l'espace reflète une certaine condition de l'être, une condition centrée sur la communauté. Cette communauté représente donc un centre symbolique vers lequel chacun des êtres dispersés dans le champ social tourne son regard. C'est pourquoi la conception dialectique de l'espace en monde extérieur et intérieur, et sa structuration en termes de coquilles, est sous-tendue chez Moles par une dimension fondamentale qui est celle du juif de la dispersion dans son rapport au monde : que ce soit dans l'errance ou dans l'enracinement, l'univers extérieur est non-juif et ceci est une donnée essentielle.

La notion de coquilles de l'homme renvoie à ce jeu de l'enracinement et de l'errance déterminé par la diaspora ; elle permet de définir une appréhension du monde à partir des couches successives déployées autour de l'être en un point d'ancrage donné.

Ces indications montrent que lorsque Moles parle de l'espace, il ne considère pas l'espace en soi, mais la condition d'existence sous-tendue par un espace donné ; sa typologie des coquilles se réfère à cette vision de l'espace. C'est dans ce même sens que s'éclaire également son affirmation : l'espace n'existe que par ce qui le remplit. En effet, qu'est-ce qui remplit l'espace selon Moles ?

Là encore, il revient à l'idée de communauté pour dire que l'espace, ce sont des hommes dans un territoire, un lieu du monde, où il se retrouvent et se rencontrent.

Moles dégage par là une des fonctions sociales essentielles de l'espace, à savoir qu'il aménage la relation à autrui et il précise ce qu'il entend par autrui : l'altérité de l'être qui n'est pas moi-même et l'altérité des catégories d'êtres... Ainsi s'établit une nouvelle situation fondamentale : l'autre n'est plus seulement une simple altérité ; il est la somme d'une altérité ; il est la somme d'une altérité et d'une interrogation qui se condense dans la figure de l'étranger. En d'autres termes, l'espace est ce lieu de passage qui mène à autrui.

Dans ces conditions, on peut maintenant préciser pourquoi Moles a défini la psychologie de l'espace comme une phénoménologie ; en effet, pour lui, l'espace est une donnée phénoménologique qui découle d'une façon d'être et de s'approprier le monde, avant d'être une catégorie de la géométrie et de la géographie. On comprend alors pourquoi il affirme que c'est l'idée de communauté dans la pensée juive qui a donné le branle à une phénoménologie de l'espace.

En quoi consiste cette phénoménologie de l'espace ? C'est très précisément une analyse de la rencontre comme acte social fondamental à l'intérieur de toute communauté.

Pour Moles, un des aspects essentiels de l'espace, qui structure et délimite une communauté, ce qui lui donne sa vraie valeur, c'est la rencontre.

D'où, la tâche du psychologue de l'espace consiste à catégoriser les rencontres à partir d'une donnée très simple qui n'est qu'une autre expression de l'être, différente de la coudée ou de la palme, à savoir la distance du regard. En d'autres termes, dans la situation de rencontre, dans cet acte de face à face, comme il se définit lui-même, Moles adopte un point de vue à partir duquel il étudie la rencontre : c'est l'espace du regard. L'espace du regard traduit l'idée que les faits de la vie sociale sont toujours cadrés dans un espace limité par notre regard. Il donne des exemples de cette démarche : être à sa fenêtre, circuler dans la rue, surveiller du coin de l'oeil le comportement des enfants ou des adolescents, rencontrer un ami... L'étude de ces phénomènes permet de rendre compte en quels termes les caractéristiques de la vie sociale sont liées à l'appréhension d'un espace structuré par le regard.

Conclusion

En m'appuyant sur une approche de Moles concernant les rapports entre communauté et espace, j'ai voulu montrer que la psychologie de l'espace de Moles se fonde sur une anthropologie de l'espace issue à la fois de la conception de la communauté et de la diaspora dans la pensée juive.

J'ai voulu porter un éclairage nouveau sur la psychologie de l'espace de Moles en la référant à cette dimension de sa pensée à laquelle il ne faisait guère allusion. Et pourtant il apparaît que sa psychologie de l'espace n'est pas une théorie neutre sur un espace social abstrait ; elle propose bien une vision du monde et elle s'appuie sur ce socle anthropologique à partir duquel il dégage une conception de l'espace comme un univers en caoutchouc où apparaissent des constellations de points lumineux, points liés par des réseaux de circulation où l'on passe, où l'on ne s'arrête jamais... C'est elle qui fonde et éclaire sa psychologie de l'espace.

 

Référence :

Actes du Colloque "Communication, Espace et Société", Conseil de l'Europe, Avril 1994, ed. Association Internationale de Micropsychologie