L'individu dans la pensée d'Abraham Moles
Victor Alexandre
Le fait de percevoir lenvironnement à partir de la position occupée dans lespace-temps relève de lexpérience commune et quotidienne. Donner une telle importance au point-ici et réinscrire, ainsi, lindividu dans le discours scientifique au point den faire laxe de développement dune pensée doit être remarqué. Même si individualisme est souvent associé à modernité, il est plus conforme aux goûts de lépoque de chercher lorigine des perceptions, du sentiment dexistence, des valeurs et du progrès, du bonheur et de lémotion esthétique, des représentations, des attitudes, du penser juste, du vrai et du faux, dans cette réalité hypostatique que lon dénomme société et plus concrètement collectivités dappartenance ou de référence. Certes, Moles nadopte pas de façon exclusive la philosophie de la centralité, la philosophie de létendue est tout autant présente et importante dans son oeuvre. Mais dans le débat individu/société il indique clairement sa position : le système social est le produit des interactions individuelles.
Cest aussi une entreprise audacieuse car elle paraît mettre à mal la notion même de généralité indispensable au discours scientifique et ne promettre quune collection danalyses de vécus particuliers où la probabilité même dune rationalité vaste sinon universelle est obstruée par la raison propre, circonstancielle et transitoire. Moles se réfère à une philosophie de la centralité au moins pour deux raisons. Dabord, il reconnaît une situation historique nouvelle et veut lintégrer, lindividu est un produit récent de lévolution de la société, il sest dégagé laborieusement de la culture industrielle par la prise de conscience de soi qui nest pas encore achevée pour certaines catégories de cette même société (Psychologie de lespace, p. 71). Ensuite, il définit sa propre conception du psychologique et du sociologique, exprime ses affinités avec Tarde et Moreno et la distance qui le sépare de Durkheim.
Pour établir une science des actions, nous raisonnerons en psychologue : nous serons conduits tout dabord à nous fixer comme cadre un être individuel situé en un lieu et en un temps et connaissant le monde par son aspect perspectif, cest-à-dire par la projection de celui-ci sur une sorte de sphère phénoménologique immédiate, ce que Von Uexkull a appelé plus précisément Umvelt. Nous admettrons, en dautres termes, que lindividu, lêtre humain est latome de la science sociale et que les systèmes ou institutions sociales sont construits par combinaison de ces atomes, donc que la méthode pour rendre compte de leurs propriétés daction passe par lanalyse des réactions de lindividu. Cest lattitude de la sociométrie dans la science des organisations ou la théorie des systèmes : les interactions entre les êtres construisent les comportements des organismes globaux (Théorie des actes, p. 33-34 ).
Même si lorigine du concept dindividu est plus lointaine, liée sans doute au concept de personne qui fut introduit lors danciennes disputes théologiques et plus largement à la pensée grecque qui identifie le réel au singulier, il nempêche que le parti choisi par Moles est clairement affirmé et quil refuse toute logique collective, par exemple celle de laménageur denvironnement, qui concevrait la relation individu/milieu ou individu/société sous le mode de la causalité mécanique et du conformisme comportemental. Ceci étant rappelé, nous essaierons, sinon de faire un portrait exhaustif de cet individu placé au centre du monde ou de son monde, de présenter, au moins, les traits et les dimensions qui nous semblent les plus caractéristiques de cette conception perspectiviste de lunivers centré en nous référant aux ouvrages déjà cités et en les accompagnant de quelques inférences.
1. Laction productrice dexistence
Lindividu (lêtre) situé en un point de lespace-temps, Moi, Ici, Maintenant, existe parce quil agit. Laction confère à lindividu son existence car elle implique lusage de lespace qui en est la matière. Pas despace, pas daction, pas dindividu. Ce primat existentiel de laction, (distinguée de létat, simple présence au monde), fait que la relation au monde physique et social est dabord énergétique. La production dactes nest concevable quaccompagnée dun coût, de la consommation dune partie des ressources, les différents facteurs du budget humain étant épuisables. Cette idée est familière à lergonome capable de calculer le nombre de Kcal. dépensées pour une activité de production déterminée. Elle lest aussi au cybernéticien (principe dhoméostasie). La crainte dépuiser ses ressources ne fait-elle pas quon se soucie dabord de les regénérer, surtout lorsquon les voit menacées ? Moles ne se livre pas à de tels calculs. Il laisse à lindividu ou au chercheur le soin de le faire et leur propose même des formules simplifiées pour évaluer le coût physique des actes.
On en déduira que le processus praxéologique est créateur et destructeur, que la praxis fait exister lindividu et le détruit tout à la fois, proposition de nature à provoquer chez lui un important dilemne sur lutilisation de ses ressources. Moles ne dit pas comment ni pourquoi se reconstituent les ressources. Il ne parle pas de leur entretien, leur maintenance bien quil se soit beaucoup intéressé à cette dernière notion, en lappliquant, il est vrai, aux choses plus quaux êtres. Est-ce par laffectivité, par la connaissance, par la culture, la communication ? Le souci de conservation de soi est-il à inclure dans une visée téléologique ? Sans prétendre répondre, nous ferons une inférence en nous tournant vers les notions dutilité ou de bénéfice attendu de lacte. Linéquation coût/ utilité, déterminante dans la décision dagir dont la démonstration de cohérence se heurte, on le sait, à lincommensurabilité des facteurs (ceux du coût nétant pas semblables à ceux du bénéfice) peut alors être comprise, en dehors de sa portée opératoire, comme lexpression dun processus psychologique plus profond, transformant lénergie dépensée en ressource psychologique, par exemple connaissance, plaisir esthétique ou convivial. Dans ce cas, lindividu serait non seulement la source, le lieu, lorigine principale de lénergie dans le monde mais, comme actant, le créateur du psychisme et des choses ainsi que de lordre ou de la rationalité qui règne entre elles, dût-il risquer, en cela, une partie ou la totalité de son être.
2. Une attitude et un comportement gestionnaires.
Lêtre nest pas riche, universel, illimité : choisir, cest dabord pour lui renoncer (Théorie des Actes p.133). Lindividu aux ressources limitées adopte une attitude gestionnaire et un comportement comptable. Il est conduit à raisonner en terme de coûts, à comptabiliser ses gains et de ses pertes, à réduire la complexité de ses actions, selon la perspective utilitariste bien connue. Il cherche aussi à modifier les règles de proportionnalité entre lacte et la trace, à diminuer la quantité dénergie dépensée et à augmenter la grosseur de la trace. Les petites actions quanalyse la micropsychologie constituent ainsi un objet détude dimportance principale. Moles reconnaît, certes, quune théorie des actes sattachera, dabord, aux actes ergonomiques bien visibles et à leurs effets, mais il laisse entendre aussi quil est profitable, et peut-être davantage, de sappliquer à létude des actes à faible énergie, aux actes de communication, aux décisions, à lacte de parler, tous ces actes à petite échelle et aux traces apparemment fugaces dont les effets peuvent se manifester à longue distance. Leurs implications échappent souvent à la conscience de lactant qui a tendance à penser que leur efficience se limite au cadre étroit de la vie privée, du réseau sociométrique connu, à lintention implicite ou manifeste mais il est probable quelles forment des concaténations praxéologiques et psychologiques à longue distance dont on ne connaît à peu près rien. Elles fournissent bien cependant la matière dune véritable psychologie et praxéologie sociales.
La connaissance de ces implications sinsère mal, il est vrai, dans une philosophie de la centralité, puisquelles se forment au-delà de la bulle phénoménologique et perdent de limportance en raison de leur éloignement progressif. Moles préconise de recourir à la philosophie de létendue où lactant disparaît au profit des actes eux-mêmes. Il est donc intéressant dadopter une autre attitude et déliminer le recours au sujet agissant, à lactant ou au groupe dactants, pour dégager les liaisons générales entre les actes qui se trouvent pratiquement indépendantes des sujets considérés ( Théorie des actes p. 132.). Mais cest alors dune écologie des actes quil sagit, dune psychologie écologique selon lexpression de R.G. Barker, où lon raisonne en terme de densités générées par des variables sociologiques, démographiques ou géographiques et non plus en terme de proximités et dutilités. Si ces petites actions prennent dans la société technologique une importance croissante et tendent même à la caractériser par lémergence dune causalité à grande distance, elles ne développent pas pour autant lexpertise de lindividu moyen au-delà de laménagement de sa coquille. Dune façon paradoxale, elles fondent le pouvoir du gestionnaire de la cité, du décideur social censé connaître le réseau complexe de leurs interactions mais dont les décisions ne sont pas nécessairement congruentes avec les intérêts individuels.
3. Un port dattache dans un monde discontinu
Lêtre vit dans un monde discontinu, qui résulte de laction elle même. Ainsi, lespace topologique est constitué dune multiplicité de limites, de frontières, de parois, de murs. Le point-ici, unité de lieu et de vie, est un espace construit, approprié, reconnu juridiquement, délimité par des parois, physiques, thermiques, sensorielles. Il crée des discontinuités dans le temps et lespace qui peuvent être plus ou moins prégnantes, mais qui marquent toujours un dedans et un dehors, un ici et un ailleurs, un intérieur et un extérieur. Ce lieu à une dimension praxéologique particulière. Il est riche en actes et en objets familiers, cristallisation dactions passées ou présentes. Son existence est dautant plus forte quil est plus habité, quon y a plus agi et il subsiste dans le langage et dans la mémoire même lorsquon doit le quitter. Cette construction, qui est affaire de temps, revient à lhabitant, mais elle ne dispense pas larchitecte, ingénieur despace, qui se voit conférer la fonction dhumaniser la géométrie, de le concevoir comme un espace habitable, cest-à-dire voué aux diverses formes dappropriation liées à la variété des esthétiques personnelles.
Sur cette discontinuité spatiale sapplique une discontinuité psycho-sociologique: lespace du spontané, du social, où lindividu reste sous le regard de lautre quil connaît, du collectif où il devient anonyme. En cercles concentriques se structurent la perception et lappropriation de lespace, les conduites opératoires, les relations avec autrui, la nature et le degré de contrôle du regard social. Lindividu nest-il pas prisonnier de ce point-ici et de cette catégorisation pluridimensionnelle ? Est-il voué à un comportement chaotique ? et cela dautant plus que dans la production de ses images, de ses cognitions et de ses actes, il rencontre, encore, la discontinuité. Ne doit-il pas constamment séparer, intègrer, identifier, passer du signe au supersigne, de lacte élémentaire à la séquence, de la micro-action à la macro-action par une suite dagglomérations dunités formant les éléments dun niveau supérieur, selon les principes structuraliste et hiérarchique bien connus ? Il ne semble pas et on affirmera même que la discontinuité contraint à la cohérence comportementale.
4. La cohérence interne de lindividu
Remarquons tout dabord que lindividu nest pas prisonnier de sa coquille. Si Moles, souligne, comme Barker, mais moins que lui, linterdépendance entre les lieux et les actes il nattribue pas à lorganisation sociale une aussi grande importance et noppose pas le caractère ferme et stable de celle-ci au caractère instable des motivations et des désirs. Bref, sil fait de la sédentarité une source de sécurité, de maîtrise cognitive et comportementale de lenvironnement, il ne sarrête pas à ce traitement univoque de lespace et semploie à décrire dautres phénomènes comportementaux tout aussi représentatifs de lêtre actuel tels que ceux de lerrance, du voyage, du tourisme, ce quil appelle lhomme escargotique. Ces déplacements temporaires et saisonniers ne reproduisent pas, selon lui, les modes de vie des sociétés nomades car lêtre conserve un port dattache mais ils concernent toutes sortes de personnes : lhomme daffaires qui transfère dhôtel en hôtel le container nécessaire à son activité, lexcursionniste du week-end à la quête de paysages et dimages, le vacancier qui fait lexpérience sans risques dautres cultures ou tout simplement lemployé qui effectue le déplacement quotidien dépourvu dévénements entre son lieu de travail et la sphère familiale.
Face à ce monde discontinu, lindividu dénomme, dénombre, classifie, ordonne, construit différentes dimensions indépendantes les unes des autres et sur chacune delles des repères utiles à son désir de connaître et dagir. Il aménage et compartimente son être par des régions et des parois internes qui ne sont pas de simples décalques des parois externes. Il crée des couloirs dintelligibillité et doit saccommoder de zones labyrinthiques où il progresse avec prudence, bien que de façon non erratique, surtout lorsquest dépassée sa capacité de traiter linformation opulente qui provient du milieu. Ces principales catégories sont bien connues : le proche et le lointain, le gros et le petit (grosseur des actions), lici et lailleurs, le fort et le faible, le maintenant et le différé, le manifeste et le diffus, le réversible et lirréversible. Les critères de classification ou de dimensionnement sont par nature imprécis puisquils sont de nature psychologique et idiosyncratique, mais cest le processus dévaluation qui importe ici, le structurant plus que le structuré. Comme Moles aimait à le redire, lhomme est la mesure de toute chose, excepté de lui-même. Dans certains cas extrêmes, il cessera dordonner et de planifier son destin. Ce ne sera pas sans anxiété, car dépossédé de ce pouvoir il est, en un sens, dépossédé de son être.
Le mécanisme interne sur lequel repose ladaptabilité de lindividu est la table des valeurs. Elle justifie le choix de la réponse comportementale en fonction de la situation obvie car elle propose une hiérarchie des utilités qui sera naturellement modifiée quand le besoin sera satisfait. Après un certain délai, dans lequel il est aisé de reconnaître le délai de jouissance du cybernéticien, un nouvel ordre se reconstitue, donc une priorité qui engage lêtre dans une action nouvelle. Il y a donc, à la fois, une situation externe discontinue et variable en ses états, et une situation interne constamment remaniée, ce qui permet déchapper au déterminisme behavioriste dont le schéma nest accepté par Moles que par linclusion dun certain taux daléatoire. En face dune même situation externe, les comportements des individus peuvent différer et, dans des situations différentes le comportement de lêtre peut être semblable.
Cette table de valeurs est source de cohérence interne, de consistance, dirait-on en langage cognitiviste. De ce fait, Moles attribue à la plupart des êtres (90 % selon certain texte) une cohérence vis à vis deux-mêmes. Au nom dune conception plus philosophique et moins pragmatique de la cohérence, lobservation pourrait contester ce point de vue. Il sous-estime, peut-être, le degré de conformisme à lordre supra-individuel. Tout le discours sur la cohérence nest-il pas marqué par léquivoque entre cohérence pour lobservé et cohérence pour lobservateur, argument dautant plus fort que ce dernier doit produire un discours cohérent sur des attitudes et comportements transcrits de façon schématique et parcellaire alors que lobservé nest pas en soi, obligé de se soumettre à une telle discipline ?
Néanmoins, lattribution de cohérence et la description de linstance psychique qui la fonde permettent à Moles dêtre fidèle au principe, ou au postulat, que lêtre se comporte selon une profonde rationalité. Elles lui permettent peut-être aussi de limiter la portée du discours scientifique dont il souligne volontiers le caractère relatif, en fermant ou en obturant partiellement laccès à la source même de la rationalité et de la personnalité quest la spontanéité. La cohérence individuelle préserve la liberté de pensée et de comportement sans soustraire lindividu aux tâches socialement prescrites, afférentes aux rôles sociaux. Elle se traduit également par le souci sécuritaire dinventer des actes à structures parallèles destinés à réduire lanxiété et qui, en dépit de leur coût, augmentent les chances de parvenir au but malgré les interruptions et les discontinuités inscrites dans lenvironnement.
6. La liberté de lindividu. Rôle et relativité des lois
Concernant laspect volontaire de laction et tout en reconnaissant lutilité des actes appris et tellement connus quils peuvent passer pour réflexes, Moles attire lattention sur cet hyper-volume dont la pluralité de dimensions, physique, biologique, sociale, éthique forment un champ de liberté principale pour autant que les actes ne vont pas à lencontre des interdits de la loi. Lêtre privé despace, de santé, de relation sociale, de culture ne peut exprimer sa volonté ni prétendre à la liberté. Ces dimensions sont aisément transposables en autant de droits positifs à réaliser ou à développer par lorganisation collective.
Redoutant le conformisme pouvant résulter dun juridisme trop étroit (il est difficile de fonder la liberté sur le seul respect des lois), il considère également les possibilités de tolérance offertes par le contrôle social ou obtenues par la pression des individus sur les parois juridiques et qui tendent à déformer celles-ci. Il la dénomme liberté marginale. La conception de la liberté individuelle sexprime à lintérieur dune réflexion sur le pouvoir et linfluence. Elle est composée des deux, comme une résultante des forces qui sexercent sur lindividu et de la résistance individuelle et collective qui leur sont opposées. La liberté marginale dont lindividu dispose nest, donc, pas octroyée mais conquise, validée par les conduites réelles et non théoriques. Elle est ce que lindividu en fait. Cela implique que lindividu ne se soumet généralement pas sans esprit critique, voire protestaire, aux contraintes dun système social qui ne détient quun pouvoir relatif face aux déterminations et usages individuels. Cela signifie que lêtre qui estime ne pas avoir assez de liberté doit dabord mettre en cause son propre comportement. Nous sommes, là, à la frontière du droit et du fait, de la théorie et de la description avec des procédures de justification aux effets mal connus.
La troisième forme de liberté appellée liberté interstitielle définit lusage des espaces restreints existant entre les blocs de la loi, les législations de toutes sortes qui croîssent généralement au fur et à mesure que lenvironnement se construit et qui dessinent quelquefois des chemins très étroits entre la multiplicité des interdits. Il évoque alors limage dune société labyrinthique dont lidée est depuis longtemps présente dans la culture humaine mais sans que lon puisse dire quelle type de liberté elle laisse au comportement humain. Cette forme de liberté est la plus problématique des trois, problématique au sens courant du terme, cest à dire génératrice dinquiétude. Signifie-t-elle que le système juridique devient tellement complexe que ceux qui le font sont dans limpossibilité de prévoir ses conséquences sur lorganisation des conduites, que tout système est voué à la ruse et au détournement et que, dans ce cas, cest le plus expert qui en tire bénéfice, au détriment éventuel de lindividu moyen et du plus légaliste ou, enfin, que quelle que soit la complexité du dispositif légal, lindividu conserve un moyen den user selon ses intérêts sil est disposé à y consacrer le coût nécessaire ?
7. Lindividu et les autres
La relation sociale de lindividu doit être inférée dun certain nombre de propositions et figure souvent comme une incidente. On ne trouve pas de théorie explicite du socius, mais des affirmations plutôt que des démonstrations. Celle-ci est dabord posée sous le mode de la prééminence identitaire où lautre est présenté comme un rival : Lautre apparaît-il comme semblable à moi, alors se pose immédiatement la question fondamentale: qui donc est le centre du monde, de lui ou de moi....Il nexiste aucune réponse logique à une question de ce genre autre que le combat. Qui de nous deux est le vrai centre du monde?....Cest finalement celui qui est le plus fort qui constituera pragmatiquement le vrai centre du monde. La philosophie de lespace centré est une philosophie du conflit, du combat entre la prééminence du moi et la prééminence de lautre. ( Psychologie de lespace, p. 13. )
En plaçant le conflit au coeur même de la relation interindividuelle, cette affirmation fait douter de la sociabilité réelle de lindividu. A la rigueur, concevra-t-on celle-ci sous la forme de compromis alternatifs, chaque individu cédant à lautre une prééminence transitoire sans que les deux ne parviennent jamais à un univers centré commun par crainte de perdre leur identité respective. Cest néanmoins une proposition fondamentale qui ne concède rien aux attitudes généreuses et souvent utopiques et à laquelle des auteurs tels que Hall adhéreraient sans doute, en laccompagnant, il est vrai, de considérations culturelles. Les exhortations à la convivialité adressés à lindividu depuis la précoce enfance sont peut-être une preuve a contrario démontrant que les équilibres acquis en ce domaine demeurent toujours fragiles
Pourquoi le conflit néclate-t-il pas plus fréquemment si lévocation première à la présence dautrui est un sentiment de menace et dincompatibilité de deux univers centrés simultanés ? Ce nest pas à cause du déséquilibre des forces, car si le plus faible à intérêt à éviter le conflit, le plus fort ne la pas, la succession de conflits déclenchés nayant de fin que lorsque lindividu vainqueur parvient à un isolement absolu. Est-ce par une estimation erronnée des forces, les deux pouvant se croire inférieurs lun à lautre ?, par un calcul où chacun chercherait à sapproprier totalement ou en partie la force quil attribue à lautre ?, par un processus psycho-social plus diffus occultant momentanément ce que chacun a de plus particulier et ne donnant à la présence quun contenu superficiel très éloigné dun engagement réel des personnalités ? Autant dhypothèses quil serait utile dexplorer mais qui nont de sens que partant de lévidence première du conflit de perspectives et de pouvoirs sur le monde et de lélaboration progressive de la relation sociale par des processus supérieurs de la pensée et de laffectivité. Cest, de toute façon, un aspect qui ne saurait être éludé dans une problématique individualiste.
Dans un sens un peu semblable mais atténué, on retiendra la place accordée au regard dautrui dans la relation sociale, ainsi que lont fait également de nombreux auteurs anglo-saxons. Le regard dautrui est un stimulant pour lindividu mais aussi une source de contrôle de son action, notamment sur lespace public. Lunivers familier, lhabitat, ne suppriment pas le regard de lautre proche, tout en étant des lieux de spontanéité, de liberté et de créativité. En réalité, cest le regard qui décide de ce que nous appellerons le site en le distinguant du point de vue auquel nous assimilerons le point-ici. En fonction de ces deux notions, les situations à deux ou à plusieurs séchelonnent sur un continuum de présence croissante constitué de deux pôles : le moins intense psychologiquement, lorsque les deux individus, bien que proches, se tournent le dos (aucun nexiste dans le site de lautre, sinon par représentation) et le plus intense, quand les individus sont face à face.et que leurs regards se croisent (ils forment alors de façon prégnante le site lun de lautre). Le duel est une figuration très démonstrative de ce dipôle. Il existe un très grand nombre de positions possibles dans cet espace à trois dimensions, chacune ayant des propriétés relationnelles particulières. Si lon ajoute à ces trois dimensions de lespace physique la quatrième dimension psychologique et symbolique, on obtient lhypervolume du comportement psycho-social le plus quotidien qui nous permet de décrire et danalyser les stratégies les plus courantes de lattraction, de lévitement et du conflit entre les êtres.
Une autre sensibilité sociale, très différente, apparaît dans la notion dinteraction et de téléaction. La notion dinteraction, capitale en psycho-sociologie, a chez Moles un sens particulier. Elle signifie aussi bien laction dun acte sur un autre acte, limplication, la relation probabiliste entre actes dans la séquence comportementale, que laction dun individu sur un autre individu. Ce que je fais est subi par les autres. Cela peut se comprendre aussi bien de lordre proche où lintention est encore présente que de lordre lointain où elle ne lest plus. Dans ce dernier cas, lindividu ne cherche pas à connaître nécessairement ni même à présumer la longue suite des implications pour autrui provenant de ses actions et de ses décisions les plus petites, sauf sil se donne une raison particulière de le faire. Cette succession dimplications existe néanmoins, bien quelle soit mal connue de lactant comme du chercheur.
Dans cette conception pessimiste, lautre risque de devenir esclave ; ceci est manifeste quand il est le destinataire dordres à exécuter immédiatement ou plus tard mais elle existe aussi quand son comportement est tributaire des actions des autres par le jeu dinteractions que lon vient dévoquer, cest-à-dire à peu près tout le temps. La téléaction, produit de la société technologique, est alors présentée par Moles comme une issue envisageable à ce problème complexe. Laction à distance évoque moins, pour lui, lesclave qui obéit par délégation de pouvoir et davantage lautomate mécanique et programmé pour effectuer certaines tâches. Elle permet dimaginer un système social où à cause même du progrès technologique, les relations humaines se verraient débarrassées des servitudes qui, en létat présent, subordonnent les individus les uns aux autres. Cette intéressante proposition ouvre une autre perspective aux recherches sur les rapports homme/machine. En quoi limage de la machine affecte-t-elle limage de lautre ? Quelle est la nature de la liberté introduite par le robot dans le système social humain ? A qui profite cette liberté ?
Soulignons pour terminer un troisième aspect exprimé dans lidée que la créativité de lindividu et de la collectivité sont fonction du nombre interactions, au sens classique du terme, qui existent entre individus au sein de cette même collectivité. Bien loin dêtre solitaire, lindividu pour Moles est à laise dans la ville et les espaces de grande densité sociale. Ce nest pas lindividu-hors-du-monde mais lindividu-dans-le-monde, pour reprendre la distinction faite par L. Dumont. Il tire parti de la culture, de la communication, sans être grégaire. Il se construit des réseaux sociométriques, préserve une zone privée et développe sa créativité grâce à une relation où il est tour à tour objet et source de stimulation. Léquation behavioriste fondamentale paraît conservée mais elle est modifiée par limportance donnée aux variations personelles. Plus encore, on infèrera que si lindividu est la source de lénergie, il est, de ce fait, la source de la stimulation. Cest lui qui stimule le monde, bien plus que le contraire et lorsquil paraît être objet de la stimulation celle-ci est encore, le plus souvent, dorigine sociale. Il en résulte non pas une psychologie de la réaction mais psychologie de laction qui justifie, à elle seule, lintérêt porté aux écrits de Moles sur les actes.
Conclusion
La description de lunivers centré naît du souci phénoménologique danalyser les comportements observables de lindividu. Cela aboutit à une théorie descriptive plus que normative qui ne saurait être considérée, en soi, comme un plaidoyer pour une culture individualiste. Cependant, entre les systèmes de pensée holistiques, philosophiques ou éthiques, qui stigmatisent les valeurs individuelles au profit des valeurs collectives et de la décentration, et le principe individualiste intégral soustrayant lindividu de la totalité sociale, une reflexion sur la place de lêtre individuel dans le système social est utile. Elle est dautant plus légitime quelle est attestée par les observations les plus courantes. Les oeuvres collectives sont toujours individualisées à un certain niveau de lorganisation praxéologique : division du travail, désignation de rôles, de tâches, de fonctions. Il est des comportements collectifs qui ne peuvent être traités que sous le mode de lindividualité : les files dattentes sont un excellent exemple. Quant à la prise de décision et au degré de la responsabilité afférente, on admettra volontiers que lindividualisation est souvent nécessaire pour maintenir ou développer le système social.
Certes, faire de lindividu une sorte de monade solitaire comporte le risque dabsolutiser le moi, de provoquer des conflits, de donner une prééminence exagérée au plus fort et donc de priver la collectivité de ressources individuelles importantes. On peut néanmoins avancer que lindividu et le système social sont deux instances indispensables lune à lautre, comme lun et le multiple, liées par une tension dynamique constante et que des équilibres résultants dépendent le destin de lespèce et de chacun.
Empiriquement, on conviendra, volontiers, quil est dans la fonction du système social de sinterroger et dagir quand les solidarités essentielles entre les individus se détruisent car sa substance même est ainsi menacée. Il est discutable, en revanche, quil puisse sarroger le droit dévaluer la satisfaction des besoins individuels à laune de ses propres efforts et des dispositifs de nature variée quil met en place. Linventaire de ces besoins et désirs et la mesure de la satisfaction éprouvée sont hors de la portée de sa compétence. Sur le plan pragmatique, cest, par exemple, la règle de la décision majoritaire qui arbitre la pluralité des volontés individuelles. Si elle est un moyen efficace pour gérer la diversité, elle demeure imparfaite et génère, pourtant, un nombre plus ou moins grand dinsatisfaits. Lissue arithmétique ne paraît valable quà ce niveau, dailleurs. Il est difficile, voire impossible, de fixer un ratio et une limite au-delà desquels le système social puisse être tenu pour responsable ou non du destin des individus. Si, par exemple, un nombre élevé de morts dû la circulation automobile semble impliquer une responsabilité, des décisions et des actions du système social, pourquoi un faible nombre, voire un cas unique, semble-t-il relever de la responsabilité individuelle, sinon par un processus de pensée où le quantitatif se mêle au qualitatif de façon obscure ?
Théoriquement, il est légitime de se demander si lêtre et le système social sont si différents lun de lautre. Ils le sont indéniablement quant à leur aspect physique, doù les solutions individualistes évoquées précédemment. En tant quêtres de raison, ils paraissent moins éloignés, puisquon peut attribuer au système social certains attributs de lentité individuelle et considérer lindividu comme un système de fonctions distinctes et intégrées, donc comme une pluralité dynamique. En se référant tour à tour à la philosophie de létendue et à celle de la centralité, Moles ne confond pas, cependant, les deux options. Il ne ferme pas le débat, et laisse entendre quil ne faut omettre aucun des deux termes et surtout pas lindividu. Cest peut-être aussi une facon de dire quil faut, dans tous les cas, rééquilibrer la décision et laction en pensant au terme que lon est naturellement ou subjectivement porté à oublier.
Référence : Actes du Colloque "Communication, Espace et Société", Conseil de l'Europe, Avril 1994, ed. Association Internationale de Micropsychologie |