Note sur le paysage
d'action de l'habitant
et le concept de panne technologique
Ending is better than mending,
The more stitches, the less riches
Plus on reprise, moins on se grise
(HUXLEY)
Imaginons un logement idéal type couvrant une famille normale (upper middle class) : deux personnes dont l'une travaille à plein temps, l'autre à mi-temps, un enfant, quelques amis, vivant dans une grande ville européenne, relativement bien équipée. La maison que nous évoquons ici possède un équipement moyen en appareillages technologiques de bonne qualité. Nous listerons sur un tableau global les équipements de technologie avancée -mais courante- dont beaucoup sont électroniques, en les rangeant par ordre décroissant de nécessité par rapport au projet de vie du ou des deux maîtres de maison. Ce sont ces équipements qui concourent à la réalisation de l'activité orientée vers un but qu'on traduit en général sous les noms de travail, de métier, ou de vocation.
Certains de ces équipements - tous au bout d'un temps suffisant -, tombent en panne et doivent être réparés. Quand, comment, et à quel prix vont-ils être réparés, ou dépannés, pour satisfaire de nouveau à leur fonction et contribuer en permanence au projet de vie ? Certes c'est là un cas d'espèce, pourtant nous avons une idée intuitive sur leur "mortalité" (les remplacer) ou leur "morbidité" (MOLES: Théorie des objets, 1965), c'est à dire leurs pannes susceptibles de réparation. Les fabricants eux-mêmes ont là dessus leur idée, qu'ils ne précisent guère au public, et qui leur sert à établir leur service après-vente. Tout citoyen de la société contemporaine a un sentiment à ce sujet, beaucoup plus vague, qui est basé sur son expérience propre des objets techniques. Si nous nous plaçons dans la perspective d'une "science du vague", dans quelle mesure peut-on traiter ces connaissances imprécises, fragmentaires, au sujet de produits mal définis, d'une façon qui permette cependant d'en tirer quelques conclusions valables?
Etablissons d'abord une liste de ces objets, liste imparfaite et ouverte, mais relativement convergente, allant du plus au moins important vis-à-vis des objectifs poursuivis et du rôle qu'y prennent les objets. Nous proposons ensuite pour chacun d'entre eux quelques critères liés à ce que nous savons de la mortalité, de la morbidité, des coûts de la réparation ou du remplacement. Ceux-ci apparaîtront dans des colonnes en regard.
Pour estimer les valeurs du coût, le concept le plus correct en pareil cas est celui que la micropsychologie propose sous le nom de "coût généralisé", qui se présente comme une grandeur vectorielle à 5 composantes, d'unités disparates, qu'il faut retirer des ressources correspondantes de l'usager. Ce sont: (1) le prix, (2) l'effort physique, (3) le temps passé, (4) le coût cognitif, (5) le coût de risque d'échec.
Ce concept a été largement défini par ailleurs, nous n'y insisterons pas. En fait, nous nous contenterons d'en énoncer explicitement deux des "composantes principales" en l'occurrence: le prix, exprimé en valeurs financières et le temps passé à mettre en marche le processus de réparation ou maintenance. Nous négligerons ici les autres composantes, que nous considérerons comme mineures.
Quelques remarques préalables sur l'établissement de ce tableau avec des prix en ff 1989.
1 - Les estimations sont faites sur une base annuelle ("probabilité de panne 0.2" signifie une panne tous les cinq ans).
2 - On a indiqué les coûts d'amortissement sur la base: prix unitaire de remplacement/ temps normal imaginé de plein usage, sans remplacement (mais avec entretien conforme aux notices du constructeur).
3 - L'ensemble de la liste, si elle est poussée suffisamment loin est en fait un inventaire ordonné c'est à dire une description générale du logement urbain, bien équipé en appareils complexes, mais courants.
4 - La probabilité globale d'avoir une quelconque panne d'un quelconque appareil (panoplie), résulte du théorème des probabilités composées, elle est calculable comme une durée annuelle à partir de la somme des inverses des probabilités de pannes individuelles. Ce serait dans l'année la durée où aucune nouvelle panne ne se déclare. On pourrait l'appeler "délai d'ataraxie".
5 - Les coûts financiers de réparation sont indépendants des coûts d'amortissement. S'ils étaient supérieurs à ces derniers, il serait alors préférable de changer d'appareillage tous les ans. Mais d'autres considérations entrent en jeu : le coût généralisé spécifique à l'acte d'achat, le problème de la liquidation ou de l'élimination de l'ancien appareillage, qui ralentissent cette action et font préférer la réparation.
6 - Contrairement à ce qu'on aurait pu croire à partir de la connaissance que nous avons de la durée de vie des objets traditionnels, tous les objets technologiques, avec une grande disparité de durée de vie, proposent dans l'existence courante des "espérances de vie en bonne santé", (sur laquelle en théorie devraient s'ajuster les contrats de garantie) pas trop disparates. La morbidité des objets technologiques varie de 2 à 20 ans. C'est sur cette espérance de vie normale que devraient s'ajuster les contrats de garantie.
7 - Il y a deux alternatives à une panne: "réparer" ou "changer", qui obéissent à des lois différentes quant à leur positionnement dans la table des valeurs. Elles doivent être comparées à partir d'un scénario moyen dans une étude spécifique.
8 - Les "installations" (chaîne hi-fi, réseau électrique, tuyauterie) sont en elles mêmes des "supersignes" au sens de la théorie des systèmes: elles sont en soi des organismes d'organismes qui ont leur complexité propre. La panne signifie ici l'arrêt provisoire de l'installation pour une réparation mineure (fuite d'eau, changer le diamant du lecteur de disque, etc..)
9 - Les estimations globales que fournit ce tableau doivent être considérées comme optimistes, du point de vie du retentissement sur le projet de vie. En effet, a) la liste n'est pas complète et se borne aux appareils de technologie complexes, en ignorant les autres, b) ces réflexions laissent de côté un grand nombre de défauts techniques de l'environnement (les gouttières, les plafonds, les murs, le mobilier etc..) que l'individu occupé est de fait incapable de maîtriser par ses propres moyens, ce qui le conduit à recourir là aussi à un "spécialiste", ceci implique rendez-vous, attentes etc. Le présent tableau se réduit à un appareillage dit de "Technologies avancées" - mais ordinaires- principalement électroniques et il donne par là une image de la société technologique dans son essence. Pour s'approcher du réel de la trame de vie, on devrait y ajouter toute une série d'autres objets.
10- Les équipements ont été inscrits par degré décroissant d'utilité pour la réalisation du projet de vie, dans le cadre d'une constance de l'environnement. Cet ordre de rangement est naturellement assez arbitraire.
11- Le taux de duplication exprime -sur une échelle subjective en 4 points: 0,1,2,3, la possibilité de remplacer la stratégie de base utilisant l'appareillage indiqué par un autre appareil, ou une autre technique, permettant de remédier à sa défaillance en accomplissant de façon raisonnable (mais avec un coût généralisé plus élevé) l'action envisagée. Il correspond au taux de sécurité d'une séquence d'actomes ou scénarios, envisagé par la théorie des actes. L'échelle inverse: 3,2,1,0, signifierait l'importance plus ou moins grande de l'objet pour le projet de vie; ce serait la notion d'objet nud (duplication 0), correspondant à l'idée de "noeud d'action" en théorie des actes : "il faut en passer par là".
12- Nous avons compté dans la dernière colonne, le temps -actuellement incombant à l'usager- pour faire face rationnellement à une panne, c'est-à-dire le temps que lui-même doit consacrer à porter l'appareil chez le réparateur ou à faire venir celui-ci, etc... C'est un temps "gaspillé" pour l'usager, qui le ressent comme un défaut de l'organisation sociale: téléphone, lettres, déplacements, réclamations, erreurs etc.. On remarque qu'il est bien difficile de le faire descendre au dessous de 2h, temps de se rendre au lieu de compétence ou de responsabilité (dépanneur, magasin) ou bien d'attendre la venue du compétent ou responsable, un temps poreux, ni vide ni plein, qui ne se remplit qu'avec des occupations secondaires. Ce temps net + la dépense encourue représentent les deux termes majeurs du coût généralisé. On doit de toute évidence considérer ces deux termes comme des minima, puisque s'y ajoutent souvent des coûts cognitifs et de risque que nous n'avons pas pris en compte ici, voire des efforts physiques substantiels.
13- Enfin on notera que les temps de réparation estimés, traduits par le réparateur en monnaie, ne descendent guère en-deçà de 2 jours, ce sont eux qui déterminent, sauf stratégies particulières de remplacement ou fourniture garantie d'un appareil de remplacement pendant la réparation , les temps de privation de jouissance. Il est en effet raisonnable de prendre en compte le fait que la panne puisse se produire aux moments de clôture des magasins ou entreprises (du vendredi soir au lundi dans beaucoup de pays). Ceci montre combien la stabilité de l'environnement dans une culture donnée est un élément essentiel de sa qualité de vie (heures d'ouverture des services au public).
Quelques conclusions générales.
La somme des probabilités de pannes simultanées de plusieurs appareillages est de toute évidence fortement augmentée par le nombre d'items. Mais ce qui est important, c'est la croissance des altérations au projet de vie causées par la multiplication des appareillages distincts, qui ont été faits pour concourir à son exécution. La fréquence des pannes, très faible, ou raisonnablement faible pour chaque item, croît énormément si l'on considère non plus l'objet particulier mais la "panoplie". Si ces fréquences se trouvent être des probabilités, elle varie comme la somme des inverses des probabilités composantes. Ajoutant simplement les délais de réparation les uns aux autres, c'est la privation de pleine jouissance d'un équipement (panoplie) acheté pour faire face efficacement aux problèmes du quotidien. On trouve ici un total de 160 jours, près d'une demi-année, où l'individu a, en dehors même de son projet de vie, à faire face aux révoltes du matériel quotidien. Certes ce chiffre est très vague, en particulier parce que certaines pannes se produisent en même temps, ajoutant à la charge financière instantanée, les soucis que provoque une "machine à habiter" (LE CORBUSIER) qui n'est plus totalement en état de marche.
Sur la base d'une analyse micropsychologique des scénarios d'incidents de la vie quotidienne, ces pannes entraînent chacune son coût généralisé propre et il n'est pas abusif d'estimer que dans l'année, le prélèvement sur les ressources de l'être sera la somme des (dés-)espérances mathématiques pi.Cgi:
Cg = p1.Cg1 + p2.Gg2 + ...... pn Cgn
On se souviendra que le coût généralisé comporte trois éléments principaux: la privation de jouissance (en gros proportionnelle à la période écoulée entre panne et remise en état), la consommation temporelle liée à l'action en vue de la réparation -indiquée dans le tableau -, enfin le coût financier proprement dit de la panne. Certes il y a bien d'autres éléments, mais comme nous l'avons indiqué plus haut nous serons conduits pour la simplicité du raisonnement à les négliger, sur la base d'hypothèses quelque peu hasardeuses:
a - l'effort physique est fortement allégé dans une civilisation mécanique (transporteurs, taxis, présence d'aides au foyer, etc. )
b - l'effort cognitif, quelquefois substantiel, est fortement lié au coût temporel de savoir manipuler les services, contrôler un appareil , réparer ou faire réparer.
c - le coût de risque est en fait incorporé dans le précédent, si l'on admet que l'appareillage est là et qu'il faut bien l'affronter et le pratiquer. Mais il se mettra à jouer un rôle autonome -s'il est connu à sa vraie valeur- au moment de l'achat d'équipements neufs. Le rôle de la publicité et de la garantie est, précisément, d'en réduire les effets psychologiques.
La somme des amortissements liés au remplacement des appareils, apparaît comme un amortissement global du ménage ou des individus: elle avoisine, dans l'hypothèse adoptée ici, 30 000 ff. Ce serait celle que les protagonistes du projet de vie devraient en principe avoir disponible en banque pour "faire face" aux aléas de la vie technologique sans compromettre leur efficacité sociale dans une civilisation qui ignorerait le crédit. Elle détermine, en tout cas, l'ordre de grandeur des réserves pour répondre à l'image (mythique) d'une maison en parfait état. Il est certes très peu probable que les dates de péremption, mal définies, des appareillages se trouvent groupées dans le même intervalle de base (l'année). Par contre les sommes qu'on doit tenir à disposition seront de l'ordre des sommes d'espérances mathématiques de réparations:
En fait, et nous le soulignons encore, nous traitons ici de faits sociaux en même temps importants et vagues. La valeur de la précision y est moins importante que ce qu'on peut appeler la logique humaine des conséquences. Ce qui nous intéresse ici c'est dans un cas idéal type, vraisemblable, et au titre de comparaison, les faits que:
1 - Les périodes où le paysage domestique (domotique serait ici approprié) est "complet", c'est-à-dire où le maître de maison n'a pas à prévoir de distraire un fragment de son budget-temps et de ses préoccupations pour s'occuper de remettre son monde intérieur en ordre, au lieu de s'occuper de son projet de vie, plus vulgairement ce qu'on appelait autrefois son "travail" au bureau, à l'atelier, ou ailleurs sont extrêmement rares. Il y a toujours quelque chose qui ne marche pas à la maison. On pourrait se demander si on ne devrait pas voir ici un nouveau critère de civilisation dans l'idée de fiabilité du foyer, (reliability) appliquée à la vie quotidienne. Il est probable qu'on doive trouver des valeurs très différentes, pour des niveaux de vie semblables, en Argentine, en République Centre Africaine, aux Etats-Unis ou au Japon.
2 - Les coûts généralisés d'entretien d'un foyer complexe sont très élevés -ceci avec des appareillages "normaux"- nous ne serions pas loin du moment où ils seraient voisins du revenu et où l'individu travaillerait alors uniquement pour entretenir son foyer :il suffirait que le ménage veuille poursuivre un effort d'équipement électronique ou mécanique (vidéoscope, machine à tricoter, four à induction, grille-pain automatique, sont des candidats possibles au bonheur du foyer...). La publicité contribue à créer ce désir et on peut penser que sa tactique doive consister à insister sur la fiabilité, au moment où pénètre dans le champ de conscience, obscurément, le fait que l'accroissement de complexité de l'environnement technologique se paiera par des soucis accrus.
3 - Il n'est guère possible d'y remédier:
a - parce que chacun des fabricants d'appareillages est différents, ils sont isolés et s'ignorent les uns les autres. Il y aurait éventuellement à analyser les cas ou un grand distributeur (FNAC en France), ou une très grande firme ( AEG, SIEMENS, GECO) se trouverait prendre en charge la quasi-totalité de l'appareillage interne du foyer et effectuerait des discounts sur les appareils nouveaux en fonction du nombre d'appareils déjà achetés et présents dans la maison.
b - il apparaîtrait nécessaire de prévoir des taux de sécurité -et des contrats de garantie- beaucoup plus élevés dans le temps passant de 1 à 2 ans, jusqu'à 5 ou 10 ans selon les appareillages, et par là il serait nécessaire d'introduire un changement assez radical dans la conception même de l'industrie. On retrouve ici les objections -et les répulsions- de l'industrie vis-à-vis du concept de garantie illimitée qui base la production industrielle exclusivement sur d'autres volontés de renouvellement (la péremption technologique par exemple) que sur le renouvellement "normal" qu'escompte l'industrie basée sur l'usure et la panne.
c - il faudrait ici introduire un autre concept, que nous avons présenté ailleurs: celui de garantie totale qui diffère de la garantie illimitée sur la base de la prise en charge par la firme fabricatrice de tous les éléments du coût généralisé, entre autres privations de jouissance et temps passé. Ceci exigerait, nous l'avons déjà souligné de reconsidérer complètement la fonction de l'industrie au service d'une société.
4 - cette analyse se trouve sans le vouloir plaider pour un ascétisme (moins d'appareillages complexes dans le foyer), et pour une simplicité de l'environnement matériel. Ceci n'est pas réaliste au niveau social, mais suggère une optimisation de l'équipement en fonction à la fois du projet de vie et des statistiques de pannes, que l'économiste a fort peu considérée jusqu'ici. Mais, indirectement, elle souligne le rôle du designer d'environnement, cet architecte des paysages d'intérieur, car c'est lui en tant qu'analyste du comportement humain vis-à-vis des objets et d'avocat du consommateur à la table de décision industrielle, qui peut mettre en évidence les problèmes de la complexité technologique globale du paysage d'action en fonction de la complexité de ses parties.
L'analyse précédente s'est restreinte, car c'est l'aspect le plus typique, à ce qu'il est possible d'appeler les objets complexes du foyer, ou plutôt de la machine à habiter. Elle considère comme "objets complexes" tous ceux dont la complexité interne est suffisamment grande pour entraîner le recours obligatoire à un réparateur en cas de panne, soit que l'appareillage soir effectivement trop complexe pour l'esprit de son propriétaire, soit qu'il requière un outillage trop spécialisé ou trop coûteux.
Mais il y a dans le cadre de la maison, machine à habiter considérée comme un tout fonctionnel encore beaucoup d'autres appareillages : le mobilier, la batterie de cuisine etc. qui poursuivent le même but de transformer la maison en outil pour appréhender et dominer le monde. Nous les avons provisoirement laissés de côté dans ce que l'on peut appeler la panoplie de l'être, car ils sont, plus ou moins, sous le contrôle cognitif de celui ci. Pourtant eux aussi subissent des cycles de vie, de morbidité, de réparation et de disparition. Il conviendrait pour une analyse plus complète de les prendre en considération.
Examinons par exemple les objets de table, dont la fonction utilitaire est évidente, mais, tout aussi bien, celle de prestige : l'être est dans son projet social largement dépendant d'une image de lui-même qui corresponde à son standing.
Les objets de table se périment essentiellement par la casse et ils possèdent intrinsèquement toute une série de sécurités :
(a) excédent considérable du set par rapport à l'usage ( c'est la redondance structurelle des organismes), par exemple : 12 assiettes pour 4 convives + éventuellement un autre service.
(b) possibilité de situer le processus de réassortiment dans les temps libres (shopping de maintenance du ménage).
(c) possibilité d'usage décroissant progressivement (usure des couteaux) et donc solution de sécurité incorporée à l'opposé du tout ou rien de la panne d'outils complexes.
(d) possibilité de réparation effective avec les moyens propres à la machine à habiter (cuillers tordues, et petit outillage ménager).
Il y a aussi des "objets" relativement complexes tels que la distribution d'eau mentionnée antérieurement qui sont - en principe- au niveau de maîtrise cognitive et d'auto-réparation (avec quelques outils) mais qui exigent :
- du temps
- de l'effort cognitif
- quelques outils
- un minimum d'effort physique
- un coût de risque
Par exemple, démonter une conduite d'eau et la remonter se présente pour le Maître et possesseur du logement comme un choix entre :
- réparer soi-même avec des outils (de
l'argent, du temps et des risques ;
- faire venir un réparateur (prix, temps passé, délais d'attente, risque de réparation
incorrecte).
On peut légitimement penser que la plupart des gens disposent structuralement d'un peu de temps libre, et qu'ils pourraient très bien le consacrer à établir leur autonomie vis-à-vis du vaste monde des esclaves-maîtres ; c'est très précisément le raisonnement que fait le "do it yourself", et il est peu d'individus, même les PDG fortunés, qui l'ignorent.
Il serait donc correct, dans le prolème qui nous concerne ici, la fiabilité de la machine à habiter, de ne pas ignorer totalement l'ensemble des objets non-complexes, ou peu complexes, démontables, accessibles à une mécanique simple qui, incidemment, constituent la trace subsistant dans le monde mécanique et industriel de la société artisanale des siècles passés.
L'objet de ce texte est strictement fonctionnel et éloigné de toute préoccupation émotionnelle. Pourtant, il serait outrecuidant d'ignorer dans le comportement humain le facteur d'attachement de l'être à sa coquille personnelle : cette machine à habiter, c'est la sienne, et dans son détail elle reste encore personnalisée par autre chose que par des cahiers des charges.
Certains font remarquer que les rapports qu'entretiennent les êtres et les objets sont, à un large degré, similaires au rapport qu'ils entretiennent avec les autres êtres ; tout comme les individus peuvent se trouver en bonne santé, malades, ou morts, les objets sont en bon état, malades, plus ou moins cassés, ou bons à jeter : la poubelle est le cimetière des objets ménagers. Mais les objets cassés, brisés, dégradés, ne sont pas toujours et automatiquement morts ; beaucoup sont réparables, nous venons de le voir, ou utilisables partiellement dans un état d'infirmité plus ou moins grand ; on continuera donc de s'en servir pour un temps plus ou moins long.
Perdent-ils leur statut pour autant ? En principe, certes, puisqu'une fourchette ébréchée n'a pas le statut d'une fourchette normale. Pourtant d'innombrables considérations non fonctionnelles interviennent dans la vie courante. En fait, il serait assez légitime de diviser les êtres eux-mêmes, maîtres et possesseurs de la machine à habiter, en deux catégories du point de vue d'une certaine rigueur fonctionnaliste, ou en tout cas opposée à toute tolérance -voire sujette à un amour pervers pour les objets abîmés. La plupart des gens, quand l'objet fonctionne mal ou s'est dégradé, éprouvent pour lui de la haine et n'en font usage qu'à leur corps défendant, de façon provisoire, en attendant de pouvoir le remplacer à l'identique, ou éventuellement par un objet supérieur. Dans ces conditions, on doit admettre que tel qu'en lui-même l'éternité change l'objet, destiné -sauf progrès technique évident- à rester égal à ce qu'il fut comme pièce de la mécanique à habiter. Pour d'autres au contraire, l'amour de l'objet peut se trouver curieusement, mais incontestablement, renforcé par les douleurs qu'il a subies. Ils évacuent et oblitèrent quelquefois, -si le défaut n'est pas trop grand- les dégradations et les défauts de l'objet par un mécanisme voisin de la réduction des dissonances de FESTINGER ("il est finalement bien plus pratique ainsi"). Ils vont lui donner une sollicitude particulière qui fait bien partie des rapports ambigus, voire psychanalytiques, entre l'être et l'objet.
En tout cas il est utile, même pour une analyse fonctionnaliste, de prendre en compte la réalité de ce facteur sentimental, ce qui ne restreint en rien les conclusions relatives aux objets complexes, qui envahissent progressivement notre environnement et pour lesquels cette tolérance n'existe guère.
Abraham A. Moles
Référence exacte inconnue
article publié dans Domotics
republié dans le Bulletin de micropsychologie nr 15, 1990