Le cursus scientifique d'Abraham Moles
Autobiographie - 1ère partie
Texte inédit écrit par A. Moles et E. Rohmer
Publié dans le Bulletin de Micropsychologie, nr 28, mars 1996.
Les intertitres ont été rédigés à cette occasion par Elisabeth Rohmer
De l'homme, seule compte l'oeuvre !
Telle était la position d'Abraham Moles, une déclaration illustrative de sa réticence
à évoquer son identité, son histoire et de façon générale à aborder sa personne,
toutes choses qu'il cantonnait dans le registre privé. Parmi l'ensemble des textes
inédits en notre possession se trouve cette autobiographie rédigée avec Elisabeth
Rohmer. Comme l'explicite son titre officiel : le cursus scientifique d'Abraham Moles,
elle ne concerne que la dimension publique de l'oeuvre intellectuelle de son auteur.
V.S.
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L'accès au savoir - Le laboratoire, porte magique de la connaissance - La représentation tri-dimensionnelle du phénomène sonore- Une science acoustique renouvelée et les premiers contacts avec la philosophie - L'idée de climat sonore - Les mécanismes d'identification de la voix - L'influence de la musique contemporaine
Formé simultanément aux sciences dites "exactes" et aux sciences dites "humaines", ayant reçu lapport de la pensée cartésienne et positiviste de la culture française et les influences diverses de la pensée dEurope Centrale et de lempirisme anglo-saxon, nous avons, au cours dune carrière qui na pris son plein développement quà lUniversité, essayé de composer ces influences pour le bénéfice des sciences sociales, celles quon appelle ailleurs les "Sciences de lesprit", dans lesquelles nous voyons un nouveau dynamisme de la société, comparable à ce que fut lessor technique des Sciences de la Nature dans les décennies de notre jeunesse. La plus grande part de notre travail actuel, tel quil nous est renvoyé en miroir dans les biographies étrangères, parait se classer, et nous nous sentons daccord avec cette catégorisation, dans ce que l'on pourrait appeler un "structuralisme" généralisé de nature statistique, issu dune synthèse entre les attitudes phénoménologiques provenant de la philosophie allemande et le mouvement néo-positiviste de la théorie des Communications ou de lInformation.
Notre formation de physique et de mathématique a commencé par lobtention dun titre dingénieur à lUniversité de Grenoble, en même temps que dune licence ès sciences, comme le faisaient à cette époque beaucoup de jeunes étudiants avides de connaissances. Cétaient les années difficiles. Celles où les études étaient ponctuées de difficultés matérielles et administratives, mais surtout liées aux événements, et où pour la première fois, était mis en cause le sens même de létude et de la science devant la société. Pourtant à lépoque, avec quelques uns des maîtres les plus célèbres de la pensée mathématique et physique française, Jean Delsarte, Marcel Brelot, Jean Favard, Marcel Cotton, Louis Neel, Félix Esclandon, René Gosse, nous étions frappés par lesprit des étudiants, -ou tout au moins dune bonne part dentre eux-, souvent réfugiés de tous les pays dEurope. Pour nous tous, intuitivement, évidemment, le simple fait dêtre autorisés, en payant des droits universitaires presque symboliques, à écouter celui que nous appelions encore entre nous un Maître, développer sa pensée, que nous arrivions à la suivre ou non, ce fait nous paraissait un privilège tellement exorbitant que nous nous sentions appartenir de toute façon aux favorisés. Quitte à passer beaucoup de nuits à essayer de comprendre cette pensée dans lintervalle qui séparait deux cours - sinon nul nétait certain de reprendre pied pour le reste de lannée-, nous avions accès au savoir, et nous le sentions. Ainsi, il était donc possible en étant inscrits à lUniversité, de recevoir directement la pensée scientifique de ceux-mêmes qui la faisaient, et la porte était ouverte, si lon voulait bien travailler, pour accéder à nimporte quel niveau de celle-ci ; il suffisait de vouloir. Comment, si le peu de moyens matériels nécessaires se trouvaient là, aurait-on pu le refuser ?
Laccès au laboratoire, cétait aussi la porte magique de la connaissance, et si lon entretenait soigneusement des séries danecdotes pour en démystifier le prestige, ce nétait finalement que pour le renforcer. Nommé Assistant au Laboratoire de Physique de Métaux, dirigé dabord par le Professeur Esclangon, puis par Louis Neel, nous nous sommes initié aux techniques de la métallurgie de lépoque, à la manipulation souvent délicate de lappareillage électrique et électronique, et en rédigeant des rapports dessais de matériaux ou danalyses techniques, puisque cétait lune de nos fonctions, nous voyions se profiler, à travers les conversations occasionnelles avec nos patrons, ce que pouvait être une science des matériaux. Quelques brevets, quelques rapports sont pour nous la trace de cette époque préalable, après lépoque troublée de la fin de la guerre, à notre entrée au CNRS, au Laboratoire dacoustique et de vibrations à Marseille, et au CRSIM (Centre de Recherche Scientifique Industriel et Maritime), héritier dun Laboratoire de la Marine Nationale qui devait, quelques années après, devenir un des Laboratoires dÉtudes Mécaniques du CNRS. Dès cette époque, nous suivions de façon irrégulière dans les loisirs forcés que causaient les événements, dabord les cours d'Aimé Forest et de J. Chevallier en philosophie à lUniversité de Grenoble, puis ceux de Gaston Berger à lUniversité dAix ; ces derniers ont joué un rôle décisif dans notre orientation.
En poursuivant notre carrière scientifique, ponctuée par une série de travaux publiés au Journal de Physique, dans les comptes rendus de lAcadémie des Sciences et dans la revue anglaise Nature, travaux qui portaient sur des problèmes dacoustique des salles, dinsonorisation, de physique des sols, qui pour nous constituaient le prolongement tout à fait normal de nos premières études dans un Laboratoire dessai des matériaux, nous avons étudié les régimes sonores dans les chambres de réverbération, les techniques de réverbération du champ sonore par des procédés électroacoustique en vue de résoudre le difficile problème de la constance du champ vibratoire dans une salle. Mais dès cette époque, laspect synthétique et conceptuel nous paraissait plus important que chacun des développements particuliers réalisés pour résoudre un problème déterminé : l'expérimentation sur les hauts parleurs ou les microphones par exemple, ou la recherche des régimes stables en chambre réverbérante, et nous essayions de saisir, les interactions entre les différents aspects du spectre dun phénomène sonore variable au cours du temps par une critique du concept même de développement de Fourier, qui à lépoque restait la pierre dangle du raisonnement en acoustique. Cest cette analyse faite à propos des phénomènes transitoires tels que les explosions, la parole et surtout la musique, qui devait nous conduire à une première ébauche de la représentation tri-dimensionnelle du son.
Cette élaboration fut fortement influencée, de façon indirecte, par lenseignement de Philosophie et de Psychologie de Gaston Berger, que nous avons suivi pendant près de sept ans et qui, -peut-être le seul en France à cette époque- faisait connaître dans la calme université dAix, la phénoménologie de Husserl qui était lun de ses travaux de thèse, la psychologie de la forme et ses lois, à lépoque extrêmement mal connue en France en dépit du petit livre de Paul Guillaume, et en tout cas très mal acceptée dans les milieux psychologiques, nous révélant toute une série de chercheurs dont nous avons, plusieurs années après, connu quelques uns directement : Wellek à Mayence, Arnheim, Michael Wertheimer. A lépoque, lensemble de nos travaux se faisaient dans la perspective dune thèse de doctorat dÉtat sur La structure physique du signal musical et phonétique, faite sous la direction de René Lucas, Edmond Bauer, H. Pieron et du physiologiste Monnier. Cette thèse, soutenue en 1952 à la Sorbonne, contenait les premiers éléments de la Théorie de lInformation appliquée à la perception, une analyse critique du concept de périodicité et linterprétation "informationnelle", dirait-on maintenant, de toute une série dexpérimentations et de manipulations du signal sonore enregistré : inversions, découpage, modulation, écrétage, filtrage, etc. très difficiles à réaliser à lépoque, mais nous faisant prendre conscience dune méthode très générale, celle de la déformation ou de la destruction systématique dun signal, pour y suivre méthodiquement la disparition des propriétés perceptives, et par là, en assumer lexistence et lanalyse.
Un nouveau domaine souvrait, nous semblait-il, faisant éclater le cadre dune science acoustique qui après avoir longtemps marché sur les traces des physiciens allemands et américains, se préoccupait essentiellement de la courbe de réponse des hauts parleurs, du coefficient de réverbération des salles, de laffaiblissement apporté par les murs à la transmission du son ou du coefficient de netteté des lignes téléphoniques. Nous découvrions au contraire un domaine de phénomènes sonores en continuelle variation, matérialisés par un enregistrement qui ne fournissait du réel quune image distordue et partielle, mais qui en recréait pourtant plus ou moins bien leffet sur lauditeur, le signal occupant simultanément ou dans une rapide succession une plus ou moins grande partie des faisceaux nerveux de lappareil auditif, et sans être jamais périodiques au sens du mathématicien, établissait pendant un court instant un régime de "prévision provisoire" du signal par le récepteur. Cétait la première amorce dune théorie quantitative de linformation émergeant du laboratoire dacoustique et nous avons été fortement influencés dans la suite par les travaux de Shannon et Wiener que nous avons rencontrés au MIT et qui nous ont fortement encouragé à poursuivre la voie ainsi tracée. Nous explorions par des expériences à lépoque extrêmement laborieuses -car des outils aussi simples que le magnétophone nétaient pas encore réellement disponibles- toutes les méthodes de manipulation du signal sonore, le renversement dans le temps, linversion du spectre, le découpage, écrétage des phénomènes sonores et leurs possibilités, tous les mécanismes de masques et de brouillage, dont nous nous efforcions de dresser un inventaire et une liste de propriétés, dans la voie quont tracée aux USA des chercheurs comme Miller, Licklider et Pollack, en RFA Grutzmacher, Erwin Mayer, etc. Ici lunité de ce travail ne venait pas du spectrographe ou de loscilloscope, mais du récepteur humain avec ses propriétés, sa capacité de reconstituer le tout à partir de la somme de ses parties, daccepter les plus grandes distorsions ou les plus grands brouillages dans la mesure où il pouvait intégrer dans son champ de conscience le signal quil voulait recevoir dans un comportement actif, tout en restant assez loin sinon en contraste avec lanalyse psycho-physiologique conventionnelle. Tous ces aspects sont devenus depuis monnaie courante de la science des communications, ils sont à la base dune vaste industrie de la Haute Fidélité, de la reproduction sonore de Haute Fidélité, mais ils exigeaient à lépoque une série de changements de perspective, de prises de conscience, qui nétait pas facilitée par le lien trop étroit que létude du message sonore gardait avec une acoustique traditionnelle axée sur la métrologie. Dans divers travaux de physique mathématique : étude des fonctions de lissage, analyse du concept de périodicité, étude du rythme, publiés dans des revues diverses et dont la plupart ont été repris dans notre thèse de science, nous cherchions à mettre en évidence limportance de la conception que lon appelle maintenant "gestaltiste", globale, par rapport à lanalyse métrique de détail des différents aspects du signal électronique recueilli par un microphone ou dans un canal amplificateur. Cest par exemple ce qui nous a conduit à suggérer lemploi du sonagraphe* comme système de représentation ou plutôt de projection du signal sonore dans des formes reconnaissables quil sagissait détudier, suggestion qui entraîna lacquisition du premier sonagraphe en France par R. Cabarat, au Conservatoire des Arts et Métiers.
* L'emploi du sonagraphe dans la détermination de la qualité des instruments à corde (en collaboration avec E. Leipp) in Cahiers d'Acoustique, n°98, mai 1959, 135-142
Beaucoup de ces analyses critiques qui nous avaient conduits à la première ébauche dune représentation tridimensionnelle du phénomène sonore à partir dune anamorphose psychophysique, hauteur, niveau, durée, dans la même ligne que celle des travaux poursuivis à la même époque aux Laboratoires Bell, mais plus orientés vers laspect psychologique, ont été publiées dans notre premier ouvrage : Physique et technique du bruit **. Celui est resté pendant plus de dix ans le seul livre de langue française sur ce sujet. Cest dans cet ouvrage que nous proposions de considérer le phénomène de bruit ambiant comme un élément denvironnement au même titre que le climat (idée de climat sonore) et que nous fournissions la première ébauche de normes dinsonorisation des immeubles basées sur nos nombreuses expériences en cette matière, à partir dune communication au Groupement des acousticiens de langue française***.
**Physique et Technique du Bruit, 1 vol., Dunod, 1952, 155p.
*** Méthodes d'essai acoustique normalisées d'un immeuble insonore. Colloque international d'Acous-tique architecturale, 1959, 156-160.
La mise au point définitive de cette étude des phénomènes sonores transitoires considérés comme une suite de formes plus ou moins isolables au cours du temps, fut faite dans nos travaux de participation au Centre dÉtudes de Radio-Télévision, lorganisme de recherche de la Radiodiffusion française à cette époque, et qui nous servit pendant plusieurs années de laboratoire grâce à la bienveillance de son directeur, Jean Tardieu. Elle se fit dans le cadre de léquipe réunie autour de Pierre SchaeFfer qui créa la musique concrète et cest dans ses studios que celui-ci proposa le terme d"objet sonore" pour recouvrir cette notion de forme isolable que nous avions dégagée. Nous y avons proposé entre autres les éléments de ce qui a été appelé plus tard le solfège sonore, avec une terminologie sommaire qui sera très longuement développée ultérieurement par le Groupe de Recherches Musicales qui, avec des moyens bien supérieurs, a publié un Traité des objets musicaux, mais dont les premiers éléments se trouvent dans nos publications de la Revue Funk und Ton, et des Cahiers dacoustique dès 1954. Nous y avons également réalisé une première description des objets sonores sur carte perforée qui fut présentée au Congrès industriel dacoustique de Delft.
A lépoque, les studios de recherche de la rue de lUniversité où se situait le Centre dÉtudes dans lequel nous travaillions, étaient le foyer dune grande activité tant sur le plan scientifique que sur le plan littéraire et artistique. Lexpérimentation était encore très difficile dans ces domaines qui étaient à cheval sur lélectroacoustique, la psychophysique, lesthétique, la musicologie, la phonétique. Les moyens dont nous disposions : studio denregistrement, magnétophones, etc., qui pour ces domaines étaient certes bien supérieurs à tous ceux quon pouvait trouver alors dans les laboratoires dacoustique ou de phonétique universitaires, ces moyens restaient difficiles à manipuler, souvent instables : ceci nous a conduit à imaginer une série de techniques qui permettaient au moins les repérages, les comparaisons, par des jeux de tests ou des combinaisons. Certaines de ces techniques sont devenues pratique courante dans les laboratoires : méthode des trois magnétophones, pour la réalisation commode de discours interrompus selon un rythme défini, mise au point dun dispositif de commande à distance par induction magnétique de quatre canaux sonores en vue de la répartition deffets sonores dans lespace, procédé daccélération du discours par découpage sélectif des voyelles, étude sur la coloration minimale des bruits blancs, emploi du sonagraphe dans la notation musicale, etc. Ces techniques se sont imposées très lentement au cours des années et beaucoup sont originaires de travaux que nous avons effectués souvent en collaboration avec la petite équipe de chercheurs et de musiciens du Studio de musique concrète, devenu plus tard une institution autonome. Une part de nos travaux de cette époque a porté sur les mécanismes didentification de la voix au téléphone à partir de lanalyse statistique traduite par les histogrammes de niveau sonore et dautres caractères métriques de la série dobjets sonores que constitue le discours. Nous avons contribué à la formation dun certain nombre de chercheurs tels que E. Leipp qui devait plus tard après la thèse quil a soutenue sous notre direction, devenir directeur scientifique du Laboratoire dacoustique musicale de la Sorbonne ; Helmar Frank devenu ensuite directeur de lInstitut de cybernétique de Berlin ; Andreas Zalisniak à lépoque en stage en France devenu plus tard directeur du Laboratoire de linguistique de luniversité de Moscou, Stockhausen, Pierre Henry qui a été le principal compositeur de musique concrète dès son début et qui a largement utilisé la théorie des phénomènes de réaction acoustique ou effet Larsen que nous avions mise sur pied dès 1950 au laboratoire du CNRS. Tous ces chercheurs participaient aux séminaires informels et aux travaux pratiques organisés tantôt par le Studio de musique concrète, tantôt par le Centre dÉtudes de Radiotélévision.
Nous travaillions pendant cette période dans la difficile situation de chercheur libre effectuant ses recherches sur contrat tantôt avec des firmes industrielles, tantôt avec des organismes dÉtat, souvent avec des universités étrangères ou avec des organismes privés. Deux bourses de la Fondation Rockfeller nous permirent au cours dun séjour assez long aux USA dans le cadre de lUniversité de Columbia (au département de musique dirigé par Ussachevsky), de développer les éléments dune théorie informationnelle de la perception du phénomène sonore qui était ébauchée dans notre thèse de science. Elle fut rédigée sous la forme dun rapport pour la Fondation Rockfeller et publiée, quelques années plus tard, dans un livre : Musiques expérimentales, dont le contenu partiellement republié dans des revues scientifiques allemandes, a exercé une influence notable sur les mouvements de musique contemporaine utilisant les procédés électroniques ou électroacoustique.
A cette époque, influencé par lenseignement de Gaston Berger qui proposait une philosophie dynamique inspirée de Ernst Bloch, Gaston Bachelard dont nous avions suivi pendant plusieurs années lenseignement et qui effectuait toute une critique de lesprit scientifique, Merleau-Ponty, successivement à la Sorbonne et au Collège de France, nos travaux nous ont conduit à une réflexion critique sur les relations entre le rationalisme néo-positiviste, lidéologie scientifique et la notion de méthode dans les sciences en particulier dans lactivité de création. Ces études alimentées par nos contacts de travail et nos séjours dans des laboratoires divers, dans des pays différents, participaient de la vie de ce que nous commencions à appeler la Cité scientifique, une toute autre image de celle résultant des idées rationalistes patronnées par Brunschwig encore en vigueur à cette époque. Elles devaient nous conduire à les présenter dans une thèse de Doctorat dÉtat es Lettres (Philosophie) intitulée La Création scientifique, présentée à la Sorbonne en 1954, publiée immédiatement après en Suisse, qui a donné lieu depuis à plusieurs éditions étrangères.
Lessentiel de ce travail, en dehors dune critique daspect phénoménologique de lactivité scientifique et des motivations du chercheur mettait en évidence, en utilisant un grand nombre dexemples, lexistence dune série de méthodes de la pensée créatrice, souvent parfaitement objectivables, et susceptibles en certains cas dêtre définies ou exposées. Certaines de ces méthodes : la matrice de découverte, la méthode de schématisation ou de recodification, sont devenues depuis des applications banales faites par des cabinets dorganisation, des séminaires de créativité et des entreprises de formation de cadres. Cest à loccasion de ces travaux que nous avons introduit en France le mot de créativité en lempruntant à Moreno avec lequel nous étions en contact depuis plusieurs années. En fait, comme tous les travaux dépistémologie ou de philosophie, même susceptibles dapplication, cette étude qui a été le premier thème de notre thèse principale de doctorat de Lettres, est pendant longtemps restée pour nous une branche de réflexion sur la science et de critique épistémologique parallèle de lensemble des travaux de science que nous effectuions en même temps dans des domaines de psychologie de la perception et desthétique. Nous avions choisi de les présenter dans une thèse secondaire de ce même Doctorat es Lettres intitulée : Théorie de lInformation et perception esthétique. Celle-ci, dès sa publication en 1958, a été très largement diffusée dans de nombreux pays, spécialement dans les pays de langue allemande, car elle proposait un cadre théorique à un problème fondamental, celui des mécanismes de la perception par le cerveau considéré comme un système de manipulation de données. Elle représente en fait ce que lon appellerait actuellement une "théorie structuraliste de la perception". Dans la ligne qui succédait à notre thèse sur le signal musical notre travail rendait compte de lensemble des lois de la théorie de la forme en termes informationnels et proposait entre autres une analyse hiérarchique des répertoires et le concept, fréquemment repris depuis, de super-signe. Nous y avons souligné entre autres quune forme est ce qui apparaît à lobservateur comme nétant pas le résultat du hasard. Elle est le résultat dune redondance dans la réception dun message. Les formes qui émergent aux différents niveaux des hiérarchies de signes et de super-signes dans un message sont, en principe, indépendantes les unes des autres, elles obéissent à des lois de contrainte différentes qui peuvent se classer en différentes "structures dordre" selon les distances moyennes auxquelles elles exercent leur action.
La perception esthétique repose sur lappréhension dun message superposé au message sémantique qui lui sert de base, faisant usage du champ de liberté qui existe toujours autour de chacun des signes ou éléments du répertoire et du code servant à construire le message sémantique. Message sémantique et message esthétique combinent leurs actions à des proportions différentes aux différents niveaux de la hiérarchie des signes et des super-signes pour être intégrés par le cerveau du récepteur selon des règles déterminées par sa capacité maximum dappréhender linformation. Tout message représente un certain type de jeu dialectique entre la banalité maximum dun système totalement intelligible et loriginalité maximum qui serait voisine de linformation de Shannon. Nous en avons déduit lexistence dune courbe doptimisation de la valeur des messages transmis entre opérateurs humains, courbe qui a été plus tard retrouvée expérimentalement par Berlyne à lUniversité de Toronto. Insistant sur lassimilation de lopérateur humain à un modèle de machine à traiter linformation, celui-ci doit posséder une capacité maximum que nous chiffrions entre 10 et 20 Bits/sec., notion retrouvée indépendamment de nous par des chercheurs américains (Bruner, Miller) et qui a fait lobjet dun travail important quun de nos chercheurs, Helmar Frank poursuivant sa thèse sous la direction de Max Bense et de nous-mêmes, en a déduit les premières règles dapplication de la théorie informa-tionnelle au processus pédagogique. Par ailleurs notre travail suggérait dans le domaine psychophysique, lexistence de principe dincertitude de la perception, montrant que la précision de la connaissance dune forme est inversement proportionnelle à la précision avec laquelle est connue lintensité physique de celle-ci, cest-à-dire son contraste avec le fond de bruit ambiant. Ces notions sont couramment reprises en informatique dans les procédés dextraction de signal par rapport à un bruit à partir dartifices mathématiques tels que le spectre dauto-corrélation, qui en apportent une vérification par un modèle devenu routinier.
Lune des fonctions qui nous ont permis de développer fortement nos travaux esthétiques dans le domaine sonore, a été la charge que nous avons assumée de 1954 à 1960, avec de nombreuses interruptions, de directeur de Laboratoire délectroacoustique Scherchen situé dans le petit village de Gravesano en Suisse italienne et patronné par le chef dorchestre Hermann Scherchen, lun des anciens pionniers de léquipe réunie autour de Radio Berlin jusquen 1933 et qui dans une infatigable activité en faveur de la musique contemporaine a révélé successivement des compositeurs comme Berio, Xenakis, Maderna, Luigi Nono, Piccola. Le Centre de Musique de Gravesano disposait dun appareillage relativement important, quelque peu sous-utilisé, et nous a permis de poursuivre, grâce à la bienveillance de H. Scherchen, une série dexpérimentations à mi-chemin entre la musicologie, la théorie de linformation, la psychologie, et la psycho-esthétique. Citons entre autres, les travaux que nous avions amorcés en 1952 sur la reproduction sonore dans lespace, (ce que lon appelle maintenant la stéréophonie ou la tétraphonie), la confirmation de la correction psychophysique de la perception des notes graves par lutilisation de murs radiants de haut-parleurs de petit diamètre, la démonstration musicologique du parallélisme entre le développement de lhistoire musicale et lexploration progressive de messages sonores à taux dinformation de plus en plus élevé, les propriétés de codage psycho-esthétique des filtres en peigne (Kammfilter) et les possibilités de séparer expérimentalement la partie sémantique et la partie esthétique du signal sonore. Nous étions le rédacteur pour la langue française de la revue "Gravesaner Blätter". Un grand nombre de personnalités du monde de lacoustique musicale et de la musicologie, ce que lon pourrait mieux décrire par le terme de Monde du Son, se sont rencontrées dans les Journées, les séminaires et les présentations organisées à Gravesano qui a été lun des pôles du monde musical contemporain.
Nous menions à cette époque une vie scientifique qui, du fait des circonstances, nous obligeait à travailler dans des endroits très différents, du paisible Studio de Gravesano à lUniversité de Stuttgart où nous faisions une série de séminaires chez Max Bense, de la direction scientifique dune maison dédition en Suisse à des conférences périodiques à lUniversité de Bonn, à Berlin et à Utrecht. Il est certain que cette activité, plus compatible avec la tâche danalyse critique et de recherche théorique quavec un travail strictement expérimental de longue durée, a contribué à renforcer une vocation interdisciplinaire qui avait été amorcée par notre formation de base. Ces nombreux séjours en Allemagne, en Suisse et en Italie ont été provoqués entre autres par le contact avec des chercheurs intéressés par les concepts que nous avions énoncés dans les ouvrages Théorie de linformation et de la perception esthétique et Les Musiques expérimentales, (Frank, Schnelle, Gunzenhauser, von Cube) et qui cherchaient à développer des applications spécifiques. Ainsi en est-il de la mesure de la complexité dune structure de rôles sociaux dans un groupe ou une entreprise et information du sociogramme correspondant qui a donné lieu à un travail de développement systématique de von Cube. Ceci nous a conduit à reprendre et à développer lanalyse des phénomènes culturels sous langle structuraliste en mettant en évidence lexistence datomes de culture (culturèmes) mis en circulation par les mass media -un chimiste dirait volontiers mis en liberté- par le processus de dissociation des messages culturels convoyés par ces médias dans une masse sociale composée dindividus distincts et sans lien organiques les uns avec les autres, concept que nous avons pelé culture mosaïque.
Notre collaboration avec la Radiodiffusion se poursuivait à cette époque comme conseiller scientifique du service des relations avec les auditeurs et ceci nous a conduit à développer laspect sociologique de la théorie de lanalyse de la perception et de la rétention des messages dont nous avions établi les grandes lignes dans nos travaux antérieurs. Cette analyse nous a conduit sur la suggestion en particulier de Meyer-Eppler, directeur de lInstitut fur Kommunikations-forschung de lUniversité de Bonn, et de Silbermann du Département de sociologie de Cologne, à poser les bases dune doctrine de la circulation des produits culturels dans la Société mettant en évidence comment, par le jeu des mass media, idées ou messages nouveaux et originaux, mis en circulation dans un micro-milieu étroit, puis repris sélectivement par les systèmes de communication de masse qui leur font subir des modifications de contenant et de forme, sont diffusés à grande échelle et banalisés dans la Société et constituent cette culture de masse faite dun assemblage disparate (mosaïque) de "culturèmes" ainsi devenus, à une époque donnée, des matériaux universels de la pensée : ceux-ci vont être repris à leur tour et combinés dans de nouveaux messages originaux fabriqués par les créateurs à un stade ultérieur du cycle socio-culturel, etc. Ces travaux, ébauchés dabord au Centre dÉtudes de Radiotélévision, présentés à lInstitut de sociologie Solvay à Bruxelles, ont été établis sur une base numérique au Service des relations avec les auditeurs en utilisant les très nombreuses données numériques dont nous disposions, ils ont fait, quelques années après, lobjet dun ouvrage Sociodynamique de la culture, qui a été le résultat concret de notre collaboration avec ce service de lORTF. Nous y proposons une analyse précise de la notion de culture sous forme quantitative, lidée de cycle socio-culturel, la description des cycles "économiques" des idées dans différentes disciplines ou domaines : lart, la musique, la science, le théâtre, le vocabulaire, limprimé, le journal, la télévision, mettant en évidence de façon précise la notion de "gate-keepers" évoquée par Kurt Lewin et Wright Mills, et les conséquences des modèles de diffusion et de rétention sur les contenus et les formes de la culture de masse. Nous y montrions également que lhypothèse de départ et les pratiques que les gate-keepers et les responsables des media adoptaient, les conduisaient à un certain nombre de doctrines culturelles que nous avons caractérisées sous les noms de doctrines démagogique, dogmatique, hiérarchique, culturaliste, dynamique ; la combinaison dans un cas réel de ces "doctrines-type" rend compte de la politique culturelle dun très grand nombre dinstitutions de mass media. Une part de nos travaux se trouvait donc orientée à lépoque vers des aspects sociologiques, et lautre vers des aspects informationnels et de psycho-esthétique. Ces derniers nous conduisirent à essayer des applications plus pratiques de la théorie informationnelle de la perception, en particulier au design.
Après une série de conférences à la Hochschule fur Gestaltung à Ulm, héritière en Allemagne de la tradition du Bauhaus de Weimar, et fondée après la guerre par Max Bill et par un certain nombre dautres anciens du Bauhaus, nous avons été appelé à assumer un enseignement théorique au titre de professeur régulier. Ce fut le début dune longue collaboration avec cette Ecole, qui suivant en cela la tradition de son aînée, fut fermée en 1968, à la suite de la crise universitaire en Allemagne, mais qui avec des moyens très restreints, a influencé de façon profonde le design industriel en Europe Centrale, puis en France et en Italie par la dissémination de ses professeurs et élèves et a été lun des principaux foyers de lart optique et géométrique issu de travaux de Huff, Maldonado, Albers, Sugiura, dans la Section Arts visuels.
Une grande part des études que nous avons faites à lépoque ont porté sur lanalyse de la complexité des organismes et des systèmes, ils ont servi de base à ce que nous avons appelé plus tard Théorie des objets. Les études sur la perception conduisaient en principe à une analyse de loptimisation des formes vis-à-vis dun récepteur particulier possédant un bagage culturel donné. Elles ont été pour nous loccasion dappliquer systématiquement le cadre doctrinal de la théorie informationnelle de la perception telle que nous lavions ébauchée et approfondie sur le matériel sonore à lunivers visuel dans lequel, -cest ce qui a fait la force dune théorie générale- les mêmes concepts de base se retrouvent, lidée doptimisation du message vis-à-vis des capacités du récepteur, lidée de complémentarité ou de contrepoint entre le message sémantique et le message esthétique qui se situe lui-même dans lexploitation des champs de liberté laissés par le précédent. Cest également à Ulm que nous avons pu énoncer les premiers éléments du concept de schématisation comme système de message intermédiaire entre les messages à caractère "morphologique", ceux qui ressemblent aux formes dont ils sont censés transmettre le contenu, et les messages à caractère "sémiotique" basés sur lassemblage de signes résultant de conventions parfaitement arbitraires. Le schéma est un des aspects essentiels de la communication technologique, il repose sur des conventions sociales définies mais se lie dautre part à toute une application fonctionnelle des Arts graphiques qui trouvait parfaitement sa place dans lesprit du Bauhaus ou de la Hochschule fur Gestaltung.
Lun des développements importants de la théorie de lInformation que nous avons essayé pendant plusieurs années de concrétiser en France, était tout ce qui se rapportait au discours parlé et à la phonétique vue sous langle informationnel. En association avec quelques chercheurs, Vallancien à la Faculté de Médecine de Paris, Didier au Conservatoire des Arts et Métiers, nous avons organisé plusieurs colloques de discussion et dinformation auxquels ont participé des chercheurs comme Class de lUniversité de Glasgow, Meyer-Eppler de lUniversité de Bonn, Fry de lUniversité de Londres, Rosenblith du MIT. La plupart des travaux correspondants ont été publiés ; ils ont contribué dune part à poser en France la question du renouvellement de la phonétique expérimentale par les méthodes détude du signal et ont montré la nécessité de réaliser des systèmes de synthétiseurs, domaine dans lequel la France était restée assez en retard par rapport aux autres pays surtout les Etats-Unis, la République Fédérale dAllemagne et le Royaume-Uni ; en fait, ce besoin ressenti par un grand nombre de chercheurs na, du fait dinterférences administratives, abouti que très tardivement lors de la rénovation il y a quelques années de lInstitut de Phonétique. Dautre part, ils ont servi à la mise en place en France de tout un enseignement nouveau daudiophonologie, auquel nous avons largement contribué à son début, et qui correspondait lui aussi à un besoin : celui de la formation au niveau supérieur de spécialistes de la prothèse auditive et de lanalyse des problèmes de la boucle audition-phonation. Parmi les travaux scientifiques concrets que nous avons pu développer dans ce domaine, nous citerons la direction de la thèse de Odette Mettas qui a été finalement soutenue à lUniversité de Strasbourg sur Les techniques de la phonétique instrumentale dans létude de linstrumentation qui comportait entre autres une application systématique de la méthode des "filtres à peigne" et de la "technique des trois magnétophones" que nous avions mises en point au Studio de Gravesano.
Beaucoup de ces problèmes de signal sonore en tant que vecteur dinformation, sappliquaient tout aussi bien aux langages parlés conventionnels, à ce quon appelle par extension le "langage animal", plus correctement traduit par lexpression de "systèmes de signaux interspécifiques et intraspécifiques", dont en collaboration avec le Laboratoire de Physiologie animale de R.G. Busnel, nous avons eu loccasion dexaminer sur le plan informationnel de multiples exemples. Les principes de la théorie des communications tels que nous les développions à lépoque, sappliquaient aussi aux langages complémentaires (speech surrogates), en particulier aux langues sifflées qui ont fait lobjet de toute une série détudes réparties sur près de dix ans, avec léquipe de Busnel. Dans une expédition ethnologique, en Turquie du Nord, organisée à laide de la Fondation Wenner-Gren de New-York, nous avons pu étudier une langue sifflée assez développée, pratiquée extensivement dans une zone de montagne à communications difficiles, rapportant de nombreux documents et mettant en évidence, conformément à lattitude générale de nos travaux, la corrélation nette entre développement dun système linguistique (vocabulaire, aptitude à siffler, facilité de reconnaissance et de compréhension) et cadre socio-culturel général : ensemble des objets, des actes et des situations que le groupe dindividus peut connaître, ceci était pour nous une première approche concrète des inventaires de la vie quotidienne que nous avons développés par la suite. Plusieurs publications ont été faites à ce sujet, et en particulier nous avons, en utilisant les documents recueillis dans cette expédition, mis sur pied un dictionnaire fréquentiel denviron 300 mots sifflés, construit sur bande de magnétophone et qui na été diffusé quen très peu dexemplaires. Pour nous lensemble de ces travaux constitue une autre branche dapplication des idées générales sur communication et information, longuement élaborée comme lune des lignes essentielles de notre développement scientifique.
Vers la même époque, le Professeur Henri Lefèbvre qui venait dêtre nommé à lUniversité de Strasbourg, nous a appelé à participer à la réactivation dune section de sociologie dont limpulsion initiale venait du philosophe G.Gusdorf qui cherchait à restructurer les sciences humaines à Strasbourg. Ce fut en fait notre premier accès officiel à luniversité française et nous avons continué notre carrière en tant quenseignant et chercheur à luniversité de Strasbourg, successivement en sociologie puis dans la chaire de psychologie sociale où nous avons crée en 1966 lInstitut que nous avons dirigé jusqu'en 1987.
A cette étape importante de la vie dun chercheur marquée par lentrée dans luniversité française, nos travaux scientifiques se présentaient donc ainsi : à partir dune branche originelle de sciences exactes et techniques, nous étions passés progressivement des sciences de la nature, physique mathématique, physique des matériaux, science des vibrations acoustiques et électroniques, vers la théorie psychophysique de la perception et la construction dune doctrine structuraliste de celle-ci. Cette branche a donc été successivement marquée par nos travaux sur la physique du bruit, sur les musiques expérimentales et concrètes, sur la théorie de linformation, sur la théorie informationnelle de la perception, sur la sociodynamique de la culture enfin. Elle se relie à tout le mouvement danalyse que lon appelle maintenant "théorie des systèmes" et qui à lépoque a enflammé les esprits sous le nom de "cybernétique", quon pourrait interpréter comme un effort de synthèse entre théorie globaliste originaire de lempirisme anglo-saxon : son élément essentiel est laffirmation structuraliste de la possibilité ou de la volonté de décomposer le monde en éléments simples, reconnaissables et énonçables, dont la variété est limitée, (répertoires), et de reconstruire ensuite un modèle de ce monde en appliquant certaines règles de combinaison que les théories de la communication ont appelé "codes" et que des chercheurs tels que Levi-Strauss ont appelé, en partant dun autre champ expérimental, "structures". Sous ce nom, elles ont donné lieu à tout lensemble de doctrines connues maintenant sous le nom de "structuralisme". Il ne nous paraît pas abusif de considérer lensemble de ce mouvement sous sa forme informationnelle comme sous sa forme structuraliste comme étant lintroduction de la théorie atomique dans les sciences dont lhomme est lobjet ou le sujet. Marquons simplement que la direction que nous avons plus particulièrement développée favorise dans lorganisation des codes et répertoires une approche statistique, laissant à laléatoire une part plus grande qui nous paraît plus conforme à la nature des phénomènes humains. Il ny a de science que du général : nous croyons que ce principe est lié à un néo-positivisme auquel nous marquons notre adhésion.
Cest la même attitude qui nous confrontait dans nos travaux de sociologie qui devaient constituer ensuite nos premiers enseignements à lUniversité. Nos études sur la créativité et linfluence de nos contacts avec Moreno, la fondation de lAssociation française de sociométrie à laquelle nous avons participé avec Anne Schutzenberger, Madame Favez-Boutonnier et un groupe de psychologues, nous avaient convaincus dune part de la puissance dans les sciences humaines de la méthode des graphes dans laquelle nous voyons lapplication de la théorie des systèmes aux sciences sociales, dautre part de la divergence profonde existant entre le comportement du chercheur scientifique et celui de lapplicateur ou de lhomme de la quotidienneté sur lequel se greffe lhomme-chercheur. A cet égard, nous avons nettement marqué et pu confirmer dans de nombreuses études de cas, létroite ressemblance entre créateur scientifique et créateur artistique entre lesquels nous ne voyons en fait aucune différence, ni dans la mentalité, ni de lattitude sociale, lun et lautre mettant en question létat de choses qui existent au profit dun état de choses "possibles" : ils recodifient le monde, ou une portion de celui-ci, dune façon originale et susceptible de donner lieu à des applications dans un quelconque champ phénoménal. Cest la définition même que nous donnions de la créativité dans une étude dapplication de notre ouvrage La Création scientifique aux problèmes de la création industrielle ou sociale.
Dans nos travaux sur la sociométrie systématiquement poursuivis pendant plusieurs années, nous avons cherché à développer à titre de méthode de travail fondamentale, le parallélisme entre groupements dêtres humains et systèmes mécaniques ou chimiques. La sociométrie apparaît comme une chimie sociale dont les êtres humains sont les atomes, les groupes en seraient les molécules, les entreprises les macromolécules, etc. Ce parallélisme est extrêmement fructueux et dans nos travaux sur ce sujet (loi dactivation de la matrice sociométrique comparée à la loi daction de masse en chimie, structures en chaînes, structures centrées, développement cristallin, agrégats et systèmes ordonnés, etc.) nous avons donné de nombreux exemples de ce parallélisme de structure proche ou lointaine. Le monde des systèmes se présente en gros sous deux aspects : dun côté la structure elle-même de ces systèmes : flux économique, flux relationnel, message, grandeur psychologique transmissible, etc. La complémentarité de ces deux aspects nous était déjà apparue dans des travaux sur la possibilité dapplication de la théorie des communications et de linformation dans les sociétés animales effectués avec Busnel, Sebeok, Altmann entre autres au Laboratoire de physiologie acoustique de Jouy en Josas. Nous avons été conduits à les pousser dans lanalyse des groupements humains du type "entreprise", leur appliquant les notions de feed-back, dauto-organisation, dexpression de lopinion et à montrer la constitution dans ces systèmes de processus ultra stabilisation et ségrégation spontanée de sous-ensembles, conformes aux lois générales de la théorie des systèmes. Il y a là une voie extrêmement fructueuse donnant limage des sociétés ou de la société comme système, qui met en cause la théorie conventionnelle des institutions sociales.
Au cours de ces années, deux branches fondamentales dapplication de la théorie infor-mationnelle ou structuraliste de la perception esthétique sont apparues de plus en plus clairement. Lune y voit un algorithme général danalyse de loeuvre artistique, reposant directement sur les mécanismes de la perception cest-à-dire sur la façon dont le spectateur voit ou écoute loeuvre qui lui est proposée. Nous avons eu fréquemment loccasion de lappliquer à la critique dart dans une série détudes dispersées qui nous ont permis dapprofondir les détails de phénomènes tels que lopposition figure/fond, le phénomène de fascination, lidée de série et de différenciation minimale, la notion du rythme - utilisée de façon si laxiste par les musiciens. Un autre domaine dapplication important est le mécanisme de la création de loeuvre dart, ou plus prudemment, de la création dune oeuvre "esthétiquement satisfaisante pour un public donné" (concept de public cible) dont il est possible à partir de raisonnements de sociologie de la culture, de formaliser la définition cadrant ainsi lopération esthétique de façon accessible à lexpérimentation objective. La théorie structuraliste ou informationnelle est à la base de tout effort de synthèse, tel quil a été essayé de divers côtés dès que lordinateur est devenu un outil accessible, et tous les travaux effectués en ce domaine tels que nous les avons détaillés et décrits dans notre ouvrage Art et ordinateur se réfèrent implicitement ou explicitement à la notion d"atome" ou de "morphène", de grain de son ou délément, soit sous langle dune statistique "économique" dérivée de la théorie de linformation, soit sous langle dune théorie structuraliste explicite comme beaucoup de travaux de la nouvelle littérature. Cest ce que nous avons souligné dans ce livre, qui a été pour nous le prolongement logique de la théorie de linformation, dans lequel nous avons analysé les différentes stratégies de lartiste devant les possibilités de linformatique.
Dans les sciences humaines, enseignement et recherche ne sont jamais séparables. Enseigner signifie mettre en forme, systématiser, définir, montrer ou démontrer, parallèlement au travail de réflexion personnelle, dexpérimentation, dinformation, de mise au courant de travaux voisins ou contradictoires. Notre enseignement à Strasbourg, dabord effectué en sociologie, a très rapidement comporté un "cours public" reprenant en cela lesprit original de cette institution : lexposition à un public plus large que celui des étudiants de licence, de questions sur lesquelles on se trouve avoir apporté soi-même des développements.
Nos cours publics pendant des années ont porté successivement sur la sociodynamique de la culture, sur la sociologie de lart, sur la Prospective pour laquelle nous nous trouvions pouvoir transmettre la formation reçue de notre maître Gaston Berger ainsi que les études sur les méthodes détude du futur que nous avions eues à faire pour le compte de groupes de recherche privée sur le rôle de lartiste dans la société contemporaine, etc. Un cours dun an, intitulé Limage du Futur dans la Société contemporaine* fait à lépoque où nous appartenions encore à la chaire de sociologie, contenait une première catégorisation des méthodes par lesquelles lindividu construit cette image du futur qui contribue à le déterminer, et comment il fait usage pour entreprendre des actions présentes qui prendront leur effet dans le futur (définition même de la Prospective par G. Berger). Un des concepts que nous avions dégagé à cet égard, lié à la fois à la notion de liberté et au concept de champ topologique de Kurt Lewin, est celui de la catégorisation des champs de liberté de lindividu par rapport à des systèmes de contrainte variés : physique, biologique, juridique, culturel, etc. de "liberté", ce terme étant défini au sens où Valéry lemprunte aux sciences de la mécanique : lexcès du nombre de paramètres qui déterminent lêtre sur le nombre de relations qui régissent ses mouvements. Nous avons montré quil existe trois modes possibles de liberté, que nous avons appelés "principale", "marginale", et "interstitielle" ; cette dernière notion reflète le trajet imaginé de lêtre dans le champ des contraintes et des valeurs encombré et par là réduit par des "blocs dinterdiction" divers, elle est particulièrement utilisable dans lanalyse des stratégies dentreprise, des comportements politiques et économiques, et des attitudes personnelles.
* The Future oriented society, in Futures, December 1970, 312-326
Une autre série de cours nous a conduits à développer un certain nombre de domaines peu ou mal connus en sociologie de lart : les théories maniéristes dAthanasius Kircker, lexpressionnisme graphique allemand et son attitude comme antagonisme à la civilisation bourgeoise, les idées de Bauhaus avec lesquelles nous avions une grande familiarité à travers notre enseignement à Ulm, lanalyse du concept de labyrinthe et de ses rapports avec le surréalisme, le circuit culturel et commercial des oeuvres dart dans la société, la théorie du musée comme système de communication de masse, etc.. La thèse sous-jacente à cet ensemble de cours publics (Sociodynamique de la culture, art et société, sociodynamique de lart contemporain) est la démonstration et lapplication méthodique de lidée de circuit socio-culturel que nous avions bien étudié dans nos travaux antérieurs qui avaient abouti au livre Socio-dynamique de la Culture, ouvrage traduit dans plusieurs langues et plusieurs fois réédité depuis. Nous avons, entre autres, élucidé dans le détail les organigrammes de circulation des éléments culturels dans les réseaux sociométriques très particuliers que sont des marchés tels que le marché des tableaux, le système de renouvellement du vocabulaire considéré comme un stock culturel mis à la disposition de lensemble social ; ceci a fourni dans le cadre de la socioesthétique un grand nombre dexemples de circulation de "denrées culturelles", justifiant lhypothèse initiale considérant celles-ci comme des produits analogues aux produits matériels, notion qui depuis quelques années est largement acceptée.
Un aboutissement de ces études a été le concept de Kitsch, terme qui était pratiquement inconnu auquel nos travaux à Ulm nous avaient familiarisés, lors de la direction dune thèse de Wahl. Le concept sous-jacent fut lobjet dun cours public à lUniversité de Strasbourg en 1968-1969 provoquant son introduction dans le langage français courant. Nous lavons développé dans un livre qui fut très diffusé ; ce concept qui intègre lidée de vulgarisation, de médiocrité, danti-art parallèle à lart, comme absence deffort, représente une tendance esthétique fondamentale de la société de consommation et plusieurs explorations successives faites à loccasion de recherches esthétiques diverses sur la décoration, le rangement des objets, le livre, la carte postale, nous ont montré quils jouaient un rôle essentiel dans la vie quotidienne et constituaient lun des modes majeurs de ce quon peut appeler la communication esthétique.
Notre activité à Strasbourg se développait parallèlement à nos recherches sur la culture, et vu les moyens limités dont dispose en sciences sociales sur le plan expérimental une université de province, même importante, nous nous trouvions conduits à renforcer notre position interdisciplinaire et danalyse conceptuelle qui en fait sétait déjà révélée fructueuse sur le plan scientifique dans le passé. H. Lefebvre soulignait alors limportance de la vie quotidienne comme un système autonome échappant pour large part à létude des institutions qui, depuis Durkheim, est considérée en France comme une des définitions de la sociologie.
Notre passage à la chaire de Psychosociologie nous a conduit à reprendre cette idée et à développer de façon concrète ce que nous entendions par vie quotidienne dans les relations que lindividu entretient avec la société. Cest ce qui, peu à peu, devait former de plus en plus nettement le contenu essentiel de lanalyse psychosociale telle que nous lenseignons aux étudiants de Strasbourg et aux chercheurs étrangers qui sont venus se mettre au courant de ces développements. Nous avons repris lanalyse des concepts de Kurt Lewin sur le champ topologique des représentations et des valeurs sous langle dune phénoménologie de lespace et du temps conforme aux lignes directrices de la philosophie allemande (Husserl, Heidegger, Scheler). Nos études ont été orientées et concrétisées par une série de recherches sur la psychologie urbaine ou sur lenvironnement, liées à ce que nous avions fait à Ulm. Ces idées proposaient à partir dune phénoménologie de lespace centré sur lindividu, un type danalyse de ce que nous avions appelé en 1965 les "Coquilles de lhomme", souvent repris depuis, en particulier par Edward T.Hall, indépendamment de nous. Cette analyse situe lêtre dans une série de domaines concentriques sétendant jusquaux extrémités du monde, chacun défini par des caractères distinctifs aux yeux du psychologue, elle se situe en contraste avec la division uniforme et rationnelle de létendue que larchitecte propose ou impose à lêtre de raison quil croit voir dans les individus.
La psychologie apparaît alors comme létude rationnelle de lirrationalité de lhomme, définition qui garde au psychologue son adhésion de principe à lunivers scientifique de la raison, mais le place en opposition dialectique avec lêtre humain quil étudie. Lensemble de ces études a été résumé dans un travail fait en commun avec Elisabeth Rohmer : Psychologie de lEspace. Elles soulignent lopposition entre privatisation et communauté, déjà amorcée par Chermayeff, et dégagent un certain nombre daxiomes dorigine sociologique au sujet des comportements de lêtre dans lespace, elles montrent aussi que lhomme naccepte la société que dans la mesure où il est susceptible de la refuser et que la fonction de lurbaniste ou de larchitecte est de réaliser ce jeu permanent de concentration ou de dispersion qui est la signification psychologique de la ville. Avec la limitation du capital Temps-Espace dont dispose l'ensemble de la masse sociale, ce jeu dialectique se fait de plus en plus difficile à réaliser ; l'homme n'accepte plus la société mais la subit : la société est erreur.
En fait la psychologie sociale montre qu'en de nombreuses instances, la "société" n'est plus la chose publique (res publica), elle est le cadre nécessaire de l'existence, il n'y a pas à proprement parler de société mais un "système social" d'éléments atomiques plus ou moins importants : individus, groupes familiaux, groupes de pression, entreprises, minorités variées, répartis dans lespace du champ social, parcourus par un réseau de services et un réseau de contraintes dont le fonctionnement provoque sur chacun de ces éléments la sécrétion dune opinion ou dune attitude, sommés et intégrés par les systèmes dopinion et de contenus qui eux-mêmes vont réagir sur les structures de service et de contrainte. Cette description est en fait une application de la théorie des systèmes généraux à un ensemble particulier, le système social, qui nous est apparue comme une généralisation de nos premiers travaux sur la macro-sociométrie.
Ainsi lindividu apparaît comme "doté" dun certain capital despace et de temps et nous avons, à notre Institut de Strasbourg, essayé den faire analyser des aspects divers selon la méthode phénoménologique élargie qui peu à peu sest affirmée pour nous comme une des approches essentielles des sciences sociales, car elle nous paraît réconcilier heureusement limmédiateté philosophique et lapport de données ou de mécanismes pratiques par la technologie. Plusieurs études ont été faites dans ce sens : sur la psychologie de lespace industriel (Fischer), sur la perception de lhabitat (Ekambi-Schmitt), sur les transports verticaux (Schwach), sur les places publiques (Korosec), sur le centre ville (Jonas), donnant lieu à un noyau dactivités sur la psychologie de lespace et la psychologie urbaine qui commence à être connu dans différents pays. (Congrès de Psychologie urbaine en 1976).
La liaison simposait alors pour nous entre ces études sur la psychologie de lespace et les mécanismes de communication. Peu à peu dans une approfondissement de cette théorie structurale des communications, qui pour nous sest étendu sur la plus grande partie de notre carrière scientifique, nous avions étudié lapplication des mécanismes de communication et de la théorie des systèmes aux sciences sociales dans leurs différents aspects, toujours attentifs au processus de perception depuis les mécanismes esthétiques jusquà ceux de la perception de lespace ou du temps. Tout ceci amenait à considérer que ces analyses de mécanismes de la perception devaient conduire à des règles dapplication des sciences humaines aux problèmes techniques qui se posent soit dans linsertion des êtres dans lespace (larchitecte, lurbaniste, le planificateur, le designer, le paysagiste), soit dans la communication entre individus ou laction des mass media. Cest là à proprement parler la tâche de ce nouveau venu des techniques sociales : lingénieur en communication sociale (lhomme des média, publicitaire, analyste du contenu). Le moment était venu pour nous de franchir une nouvelle étape de généralisation et de systématisation de ces deux disciplines : celle de la psychologie de lespace et du temps, et celle de linformation et des communications. Cette étape a été provoquée indirectement par les nombreuses demandes reçues dorganismes officiels : UNESCO, Conseil de lEurope, gouvernements étrangers, organismes de télévision et déducation, de préciser à lusage dinstitutions très diverses les idées de base de la théorie des communications. Ce terme de "communications" émergeait en effet à cette époque (1965-1970), comme lun des concepts-carrefour dune nouvelle approche de sciences sociales. Des universités ou des centres de communication se créaient un peu partout dans le monde en regroupant ou en développant des approches assez disparates : sciences sociales, cinéma, télévision, journalisme, arts graphiques, publicité, éducation, qui en fait nétaient souvent réunis que par la force des circonstances, une certaine volonté de réorganisation et un mot très général, souvent assez mal défini : "la communication".
Dans une série de travaux effectués partiellement à Strasbourg, partiellement en Amérique du Sud lors dune mission pour lUNESCO, dans des universités brésiliennes, puis au Canada à lUniversité Laval en tant que professeur invité, en Espagne au universités de Madrid et de Barcelone, nous avons été conduit à synthétiser et à intégrer les notions issues de lanalyse de la situation de communications. Cette analyse résulte dune part des travaux de Shannon, Wiener, et Meyer-Eppler, de lautre de cette "mise entre parenthèses" systématique de la signification queffectuent aussi bien lanalyse du contenu dorigine américaine que lemphase mise sur lenveloppe et les aspects extérieurs du message, familière aux arts graphiques, au rewriting journalistique, à la production des programmes de media, mise entre parenthèses soulignée dans notre analyse de la culture et dans nos divers travaux sur le concept dévénement. Ceci nous a conduit à constituer ce quon peut appeler une approche formaliste de létude des communications sociales, définissant le concept de communication à partir de lidée "dexpérience vicariale" (Tannenbaum) comme le transfert dune modification de lenvironnement immédiat du récepteur à partir de celui de lémetteur en utilisant ce que lun et lautre possèdent au départ en commun (idées de code, de répertoire, de culture).
De cette situation de base qui a fait lobjet de lancienne théorie de linformation et a donc donné lieu à une étude très détaillée sur le plan mathématique comme sur le plan pratique, nous avons montré quon peut passer à toutes les situations pratiques rencontrées à partir dune classification formelle entre communication proche ou lointaine, unidirectionnelle ou bidirectionnelle, inter-personnelle ou de diffusion, sémiologique ou iconique, charismatique ou fonctionnelle, etc. Lensemble de ces critères fournit une grille danalyse du phénomène de communication, adressée à un large public, rédigée avec laide de notre équipe de Strasbourg, sous forme encyclopédique, ouvrage qui a été diffusé dans un grand nombre duniversités où il est souvent utilisé comme manuel denseignement.
La communication se situe dans lespace et dans le temps, elle est lun des trois aspects fondamentaux des sciences sociales quil est légitime de restructurer en trois grands chapitres : sciences des situations, sciences des communications, sciences des actes. Si, comme nous le marquions plus haut, la quantité despace et de temps dont dispose -de façon plus ou moins autonome- lêtre individuel ou la collectivité, se trouve limitée (notion de domaine propre, dagenda, de coquilles de lhomme, ou à lopposé, notion de territoire), alors tout acte de communication quel quil soit, prélève nécessairement sur cette sorte de capital spatio-temporel dont dispose lindividu ou le système social ; sil en est ainsi, chaque opération de communication, dinteraction, réagit nécessairement sur tous les autres puisquil "consomme" une certaine quantité de temps ou despace. Cest lidée de base dune écologie de communications définie contre linteraction despèces différentes de communication à lintérieur dun domaine restreint de lespace et du temps, que nous avons défini dans un travail effectué par les Cahiers de lISEA dirigés par François Perroux. Il y a donc une organisation de la sphère personnelle de lêtre dans la répartition entre ses actes, ses interactions avec les autres, son travail et son repos, tout de même quil y a une organisation dun territoire, dun état, par les systèmes de relation qui sy construisent. Ce sera lobjet de cette nouvelle discipline, lécologie communicationnelle, de rendre compte de cette organisation et de létablir sur des bases numériques.
Lun des aspects les plus concrets de cette idée de densité des messages reçus par lindividu au cours de sa circulation dans un territoire -urbain par exemple-, cest la densification des images visuelles motivantes dont laffiche est lexemple le plus simple dans la société urbaine. Nous avions depuis plusieurs années étudié et développé lanalyse formelle de limage considérée comme un message destiné à influencer lindividu dune façon contrôlable et qui par là même est objet de choix pour une étude scientifique de stimuli à caractère esthétique. Ces études nous conduisaient à aborder laffiche dans une approche très différente de celle des méthodes à caractère sémiologique pratiquées par Eco ou Péninou, sous langle de la densité informationnelle dorigine visuelle et de sédimentation de lensemble des messages dans la mémoire de lindividu pour y constituer des fragments de culture sujets à loubli, à la distorsion, au filtrage, par des mécanismes de censure, etc., et qui par conséquent représente une part importante dune culture dans la société consommatoire.
Partant de ces notions qui proviennent de la théorie infor-mationnelle de la perception esthétique et des modèles de rétention culturelle, nous avions effectué, dabord à la Hochschule für Gestaltung, puis à loccasion de diverses thèses de doctorat poursuivies sous notre direction, et des expérimentations systématiques en laboratoire (Kientz, Enel, Meyer), une étude de la répartition de stimuli visuels dûment catégorisés par leur prégnance, leur temps de présence, leur complexité, etc., à lintérieur de lespace urbain considéré comme une sorte de labyrinthe de murs, de rues et despaces plus ou moins contraints, parcourus selon des modes théoriquement libres et en pratique partiellement routiniers, qui contribuent donc par la répétition ou lorganisation des stimuli à construire dans lesprit de ceux qui les subissent, un système de valeurs et de motivations, ce que nous avons appelé un "champ autodidactique", qui est susceptible dêtre plus ou moins bien programmé par la conjonction des créateurs ou médiateurs dune part et des organisateurs de lespace dautre part. Cette notion a été élaborée ultérieurement dans nos travaux effectués pour lUNESCO, (programmation du champ autodidactique).
Le monde de laffiche que nous avons étudié dans une collaboration étroite entre université et industrie, au niveau des agences de publicité, des graphistes et des concepteurs, des organisateurs de campagnes publicitaires, des administrateurs de supports, et auquel nous avions consacré un cours public résumant les principaux travaux effectués à notre laboratoire : (F. Enel, G. Simard, D. Muzet), ce monde était pour nous une étape importante de lanalyse du message visuel que nous abordions par la méthode informationnelle ou structurale sous langle statistique, selon un processus de pensée dûment élucidé et étroitement parallèle à celui qui nous avait permis détudier les mécanismes desthétique et de la musique une dizaine dannées auparavant. Les mêmes préoccupations devaient sy manifester : analyse perceptive de caractère phéno-ménologique nabordant la signification que le plus tard possible, quand tous les autres facteurs ont été fixés, méthodes, basées sur la théorie de la forme, de modifications et distorsions systématiques des images pour saisir les variations de leur prégnance, enfin souci de classification, danalyse dimensionnelle, cherchant à trouver, indépendamment de leur contenu, des dimensions générales des messages. Parmi ces dimensions, la complexité, aux différents niveaux de la hiérarchie des supersignes, nous était déjà apparue comme la plus importante. Mais une autre "dimension" a émergé spécifiquement de létude des message visuels, cest celle de liconicité : inverse de labstraction, caractère dune image dêtre image de quelque chose ; elle se rapproche de facteurs généraux bien mis en évidence au Royaume-Uni par Pickford sous le nom dexactitude photographique comme un déterminant de lappréciation de limage. Si "penser cest schématiser" comme le dit Goblot, quand on représente par un message visuel matérialisé un petit fragment du monde de la vision par une expérience vicariale qui relie, soit au monde réel comme le prétend la photographie documentaire, soit au "monde imaginaire" mais en tout cas imaginable, le processus de communication visuelle repose sur une abstraction à un quelconque degré.
On peut explorer, entre le monde communicationnel de signes purement conventionnels dont le répertoire a été échangé au préalable par lémetteur et le récepteur, et le monde de lillusion imaginaire ou iconique, tout un continuum parfaitement cohérent, le monde de la schématisation ou de labstraction progressive. Les différents degrés de ce continuum constituent ce que nous avons appelé léchelle diconicité. Nous avons été conduits dans des travaux amorcés dabord à Ulm puis développés dans des séminaires à Paris, à définir cette échelle par comparaison, à propos de tout un ensemble de messages pratiquement ignorés jusquà présent par les chercheurs universitaires, celui du Schéma industriel ou technique pour lequel nous étions bien préparés par nos études dingénieur, il fournit un exemple presque parfait dun message visuel à caractère fonctionnel extrêmement répandu, lune des bases communicationnelles de notre société technique dans lequel tous les niveaux dabstraction (ou diconicité) se trouvent pratiquement représentés : nous en avons recueilli un corpus important. Après diverses tentatives infructueuses, ces études se sont traduites par lorganisation, avec un groupe de personnes sensibles à limportance de ce thème, dun enseignement sommaire à la nouvelle Université Technique de Compiègne. Affiche, schéma, image documentaire, image artistique, sont donc insérés dans le même réseau danalyse dimensionnelle, et la communication, dans la mesure où cette dernière se veut "efficace", cest-à-dire productrice de réactions définies chez le récepteur de celle-ci, doit optimiser les caractéristiques du message dans les différentes dimensions en fonction de celles du sujet récepteur : un opérateur humain plus ou moins spécifié. De telles considérations suggèrent entre autres, des méthodes pour classer un corpus dimages : une "iconothèque" et par là, pour essayer de résoudre un problème qui devient important dans le nouveau monde des images reproduites par les mass media, lextraordinaire sous-emploi des collections dimages qui se construisent un peu partout dans le monde, ceci comme préliminaire à une véritable politique raisonnée de limage.
Ainsi avec le petit groupe formé à ces idées, soit en contact direct avec nous, soit en liaison épisodique par lintermédiaire de publications ou de direction de thèses, se concrétise donc une sorte de programme qui peut sénoncer comme lexploration systématique des différents aspects par lesquels lêtre remplit son environnement spatial et temporel et des rapports quil entretient avec celui-ci. A côté des messages qui parviennent à lêtre comme déterminant de son comportement, lun des aspects les plus importants dont nous nous sommes occupés dès 1964, à lépoque où nous cherchions à donner un contenu opérationnel au concept de vie quotidienne, était tout le monde des objets dont la diversité, lomniprésence, le caractère médiateur par rapport aux autres êtres humains qui les ont fabriqués ou vendus, par rapport à la société qui leur donne leur statut, nous apparaissait comme fascinant sous laspect dune sorte de généralisation des vecteurs dinformation entre système social et individu, ou des individus entre eux. La diversité des objets fabriqués par la société industrielle est prodigieuse : il serait vain den vouloir dresser un inventaire exhaustif et ici comme pour les mots du langage, lalgorithme de Zipf remplaçant le concept dextension du vocabulaire ou dune liste close des types par le concept dextension du vocabulaire ou dune liste close des types par le concept de "température" cest-à-dire de pente de la caractéristique type/token, trouve loccasion de sappliquer. Dans une brève étude mise en circulation en 1965, nous définissions la problématique et les bases dune méthodologie de létude des objets. Celle-ci devait être conforme aux principes qui ont guidé une grande part de notre action scientifique : analyse phéno-ménologique, analyse à caractère statistique, intéressée plus aux ensembles, aux groupements, et aux typologies quà aucun des êtres ou objets particuliers, mise entre parenthèses du "sens" : la signification dun objet, cest sa fonction. Il sagissait donc dintroduire une distanciation de lobservateur par rapport aux objets étudiés, portant son effort sur des critères danalyse de la fonction plutôt que sur la fonction elle-même : nous retrouvions ici une des bases de lanalyse de Bauhaus. Nous avons poursuivi ce travail pendant plusieurs années, la direction rédactionnelle dun numéro spécial de la revue Communication nous ayant donné loccasion de confronter nos points de vues avec ceux dautres chercheurs intéressés aux objets, et nous avons poursuivi une série détudes dans deux directions.
Dune part il y a létude des objets fabriqués unitaires composés de pièces ou dorganes, assemblés selon certaines lois de contraintes, quon peut assimiler à une sorte de message plus ou moins complexe de lentité fabricatrice à lêtre consommateur ou utilisateur, les "signes" de ce message se trouvant être les "pièces" ou "organes". Par conséquent lensemble possède une certaine complexité que nous avons appelée "complexité structurelle", qui est indépendante en principe de la complexité plus ou moins grande des actions ou opérations que lêtre peut effectuer avec ces objets, elle aussi susceptible de définition -avec certaines hypothèses restrictives ; nous avons appelé cette dernière "complexité fonctionnelle". Ces deux critères résultent une fois de plus dune théorie structurale et informationnelle, dans laquelle est souligné le parallélisme entre un organisme, assemblage dorganes selon certaines règles et un message (dont le schéma de lorganisme constitue un exemple pertinent). Ils suggèrent deux dimensions fondamentales du monde des objets : complexité structurelle et complexité fonctionnelle que nous avons définies dans le principe dès 1959 lors de conférences à lUniversité de Stuttgart*. Ces deux notions ont été largement diffusées, dune part à la Hochschule fur Gestaltung, dautre part en Italie et en Espagne.
* Ueber konstruktionnelle und instrumentelle Komplexität in : Grundlagenstudien aus Kybernetik und Geisteswissenschaft, Stuttgart
Nous avons appliqué ces concepts dès 1965 à lautre aspect du monde des objets, celui des objets en groupe conçu comme un chapitre dune "sociologie des objets" parallèle mais distincte de la sociologie des êtres qui les font, les manipulent ou les vendent : lassemblage des objets dans une vitrine, un tiroir, ou un étalage peut être appelé display du répertoire plus ou moins varié des types dobjets accessibles ou proposés à lattention du sujet. Nous avons défini lassortiment comme une grandeur : la complexité de lensemble des usages des différents types qui constituent un display. En face de ce display, dont le "marché" est lexemple le plus étendu, se situe lindividu avec des besoins variables, fréquents ou rares, triviaux ou étranges, et il est possible de caractériser statistiquement son comportement à partir dune complexité des besoins par rapport à la complexité de lassortiment.
Létude des objets a été poursuivie en effectuant une série de monographies de caractère psychosociologique sur divers corpus fondamentaux : le magasin, le grenier, lappartement, le stock, le musée, par exemple ; ceci montre lexistence de cycles économiques qui se trouvent en même temps coïncider avec des cycles socioculturels entre le vieux et le neuf, lobjet jeté et lobjet conservé, lobjet nouveau et lobjet traditionnel, que nous avons analysé dans quelques cas spécifiques, et incidemment ils rendent compte dun aspect important de la sociologie de la culture. Parmi les méthodes expérimentales développées, nous citerons la méthode des matrices de similarité, méthode détablissement dune distance sémantique entre les éléments dun ensemble, relativement rapide et précise dans les ensembles petits, et qui apporte des indications intéressantes sur la façon dont lêtre humain conçoit le monde des objets. Une grande part de ces travaux ont été résumés dans notre livre Théorie des Objets.
Les objets remplissent plus ou moins notre monde personnel : les coquilles de lhomme, et il y a place pour toute une écologie des objets, cest-à-dire au sens propre, létude de linteraction de ceux-ci dans un volume limité à partir de phénomènes dinteraction dont certains : volume propre, système de combinaison et de symétrie, notion de set, complémentarité, etc. ont été énoncés et testés à notre laboratoire. Ces contraintes dinteraction fourniraient une autre base dapproche des processus de design liée étroitement dun côté à la sociologie et de lautre à la construction de modèles puisant leurs concepts essentiels dans la science physico-chimique : cristallographie, systèmes dordre proche et dordre lointain, auto-corrélation, notion de covolume, loi daction des concentrations, sont toute une série de concepts imaginés par les sciences de la nature, quil nous paraît à propos dappliquer dans des disciplines qui paraissent relever des sciences humaines.
En fait comme il nous était apparu clairement lors de la préparation de nos cours publics sur la théorie des objets et lanalyse de laffiche, lêtre humain est inséré dans trois types de monde : un monde des situations, un monde des objets et un monde des actes, chacun de ceux-ci devant être étudié séparément par les méthodes que nous proposent les sciences sociales : analyse monographique dexemples bien choisis, étude phénoménologique, listing et taxonomie, émergence de typologies, recherche de règles dinteractions structurales, proposition dun ou de plusieurs modèles prenant en charge de façon de plus en plus adéquate des portions de plus en plus étendues du réel donné. Lindividu résout la tension résultant dune situation par une action en faisant usage dun objet, considéré comme un outil généralisé, cest-à-dire lié à sa fonction comme élément de réduction de la tension situationnelle.
Une théorie des objets conduisait donc à aborder une théorie des actes qui reprendrait pour ces derniers les mêmes critères méthodologiques décrits précédemment dans des domaines très diversifiés, et qui nous paraissent désormais relever dune méthode unitaire, méthode provenant de lélargissement progressif dune théorie informationnelle ou structurale à base statistique. La théorie des actes pour laquelle Kotarbinski a proposé le nom de "praxéologie", nexiste pas encore, à lexception de fragments très particuliers abordés par des individus aussi divers que les logisticiens de lart militaire et la recherche opérationnelle, les metteurs en scène de théâtre ou de cinéma, les ingénieurs des services de rationalisation des postes de travail, et dans une certaine mesure les phénoménologues ou les économistes. Nous croyons que lune de ses bases est lanalyse des actions dune façon aussi indépendante que possible de leurs buts ou de leurs "significations" par une série de critères descriptifs : il y a entre autres ceux proposés par Osgood pour la mesure des connotations dans ses analyses psycholinguistiques auxquelles nous avions largement collaboré à un stade antérieur. On doit retenir par exemple les critères de grandeur, de valeur personnalisée, dactivité ou de passivité. A ces critères sajoute toute une série dautres : la complexité de laction, la "masse" de celle-ci, cest-à-dire la grandeur de linfluence quelle exerce sur dautres êtres environnants : sujet, objet ou témoin de cette action, la quantité de cohérence (degree of consistency) par laquelle elle sinsère dans une chaîne orientée vers un but, etc. : beaucoup de ces critères nous étaient apparus dans une courte étude déjà citée sur lévénement. Nous avions commencé ces travaux sur laction en collaboration avec lÉcole dOrganisation Scientifique du Travail, à lépoque où celle-ci était placée sous la présidence de G. Berger, au moment où il fondait la Prospective, et nous les avions poursuivis en tant que conseiller scientifique de diverses entreprises, malheureusement un peu au gré des circonstances de laction que ne lont fait la théorie du rendement ou de la productivité industrielle qui nous paraissent encore extrêmement sommaires.
Le cadre dun laboratoire de psychologie sociale se prête assez mal au développement dune théorie des "grandes actions" au sens quantitatif que nous avons été conduits à attribuer à ce terme. Par contre, il nous est apparu que lêtre membre de la société, élément de cet agrégat qui constitue la substance du système social tel que nous avions été conduits à la décrire à partir dune analyse généralisée des communications, cet être est inséré en permanence, dans sa vie de travail et de loisir, dans un réseau dobjets et dactions élémentaires, souvent de faible envergure ou de faible portée, qui constituent le tissu de cette vie quotidienne et dont pourtant les uns conditionnent les autres, ne serait-ce quà cause des limitations du "budget-temps" ou du "volume daction" de lêtre. La trame de tout ce jeu dinteractions na jusquà présent jamais été étudiée, tout au plus évoquée par quelques grands écrivains et quelques théoriciens de la nouvelle littérature, ou de la psychanalyse.
Nous croyons quil y a là un tout nouveau domaine que nous désignons sous le nom de "Micropsychologie", dont lobjet est danalyser aussi rationnellement que possible, le jeu des interactions, des valeurs, des choix, des micro-décisions, qui se trouvent impliqués dans une action globale donnée ou dans un flux de comportements (Harris). Un certain nombre de nos récents travaux sont orientés dans cette direction. Lanalyse des micro-comportements, lénoncé rationnel des facteurs psychologiques qui les conditionnent, la description soigneuse de séquence dactes pondérés par ce que lon peut appeler un "coût généralisé" qui fait entrer à côté du prix tel que lont imaginé les économistes du XIX° siècle, les consommations de temps, dénergie et de franchissement de barrières psychologiques inhérent à chaque individu dans un environnement donné. Nous en avons fait diverses applications, en particulier dans les domaines de déplacement ou de transport et dans ceux de lobtention dobjets ou de produits à lintérieur de la société (concept dobjet retrieval), celles-ci montrent avec évidence que la valeur dun objet, dun service ou dun produit dans la société doit être analysée par le psychologue dune façon tout à fait différente du cadre quen propose léconomiste conduisant à des résultats si différents dans léchelonnement des valeurs des produits, des actes et des services, quon doit attendre dune micropsychologie une description des comportements plus fine et plus adéquate que celles que nous ont suggérée jusquà présent le jeu des mécanismes économiques. La valeur de communication attachée à un objet, la valeur de rareté effective dans un environnement donné, la valeur dusage, doivent être décrites plus par le psychologue que par léconomiste si lon désire savoir comment exactement se trouve motivés les êtres humains dans le flux de leurs comportements. On entrevoit ici des applications aux problèmes de design et de marketing, de médiation publicitaire ou décologie des communications que nous cherchons à établir. Elles permettraient de replacer la science des interactions entre les êtres dans un cadre plus solide que les approches diverses qui en ont été faites tantôt sous langle exclusivement technique, tantôt sous langle de lusage des Médias, préparant à une étude de cette vaste interconnexion de la Société, quévoqua Paul Valéry.
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