(1920-1992)
Par Anne-Marie Laulan
Texte publié par Anne-Marie Laulan (Université de Bordeaux III) in Hermès, N° 11-12, pp. 329-330, Paris
Au lendemain du décès d'Abraham Moles, dans un télégramme adressé au Président de l'Université Louis Pasteur à Strasbourg, Jack Lang déclara : "Avec Abraham Moles disparaît un grand chercheur, un théoricien de la communication de renommée mondiale, un homme qui a su conjuguer avec une rare pertinence l'apport des Sciences et celui de la Philosophie..."
Né dans le Sud-Ouest, menant ses études scientifiques à Marseille, Aix, Grenoble, Moles tiendra tout au long de sa vie ce paradoxe de la rigueur mathématique et de l'attrait des modèles conjugués avec une simplicité, une convivialité méridionale qui l'entraînèrent souvent en Espagne puis au Mexique, loin des hivers strasbourgeois. Docteur es-Sciences (Sorbonne) en 1952 puis es-Lettres (Sorbonne encore) en 1956, il travailla d'abord au CNRS, en Allemagne, aux Etats-Unis, avant d'être appelé, comme assistant, à Strasbourg, en 1961, auprès de G. Gusdorf et de H. Lefebvre.
En 1969, il fondera l'Institut de Psychologie sociale (au sein de l'Université Louis Pasteur de Strasbourg), qu'il transformera plus tard (1977) en Institut de Psychologie sociale des Communications. Peu avant sa retraite, il créera en 1985 l'Association internationale de micropsychologie qui gère, désormais, ses archives et veille à sa postérité intellectuelle.
Cet homme singulièrement solitaire, provocateur et pourtant si pudique, fut dès son adolescence un rebelle. Il n'appartint à aucune école, chapelle, clique ou clan, à une époque où structuralisme, marxisme, freudisme régentaient les publications et les carrières. Sans doute fut-il bien trop en avance sur son temps, par rapport à une France hexagonale ethno-centrique, lui qui fréquentait les intellectuels américains mais aussi l'intelligentsia d'Europe centrale ; Vasarely, le Bauhaus, les recherches théâtrales, acoustiques, musicales, bref : la dimension esthétique a toujours fécondé la dimension sémantique. A l'écart, en avance, à la marge, voici que ses travaux connaissent des applications pour l'environnement, l'urbanisme. Strasbourg, si longtemps réprobatrice, lui devra prochainement une conception rationnelle et optimisée de son ellipse îlienne...
On a dit de lui qu'il fut "un maître sans disciples" ; formule exacte s'il est bien vrai qu'il ne se comporta jamais en mandarin et pratiqua l'auto-dérision. Mais formule démentie par le chagrin de nombre de jeunes chercheurs, créateurs, urbanistes avec qui tout récemment encore il engageait des relations heuristiques.
Passionné d'art combinatoire (il aimait à se réclamer de Leibniz), apprécié par Edgar Morin pour son sens de la complexité, le savant en lui se doublait d'un artiste, profondément libertaire. A la fin de sa vie, il se consacra aux micro-situations, à l'aléatoire. Il se disait athée, n'eut jamais eu d'engagement politique ou syndical, profondément philosophe en ce sens qu'il se préoccupait bien davantage du sujet que de la société.
Il se savait condamné, sans connaître le jour ni l'heure. Cinq jours avant de nous quitter, il recevait ses collaborateurs, acceptait une conférence en Espagne. Suprême dérision, le système mûri de longue date pour "mourir dans la dignité" n'a même pas eu le temps d'être mis en place.
Oserons-nous évoquer Sisyphe !